dimanche 25 décembre 2016

DISNEYLAND, MON VIEUX PAYS NATAL : LE RAT SOUS LA SOURIS












Depuis que je suis petite, je me dis qu'on lit toujours les livres à temps. J'avais l'impression, en lisant, que le livre me disait quelque chose sur ma vie, qu'il me guidait pour aller plus loin. Il y avait comme un message caché que les auteurs m'envoyaient, et me révélait quelque chose de moi. 



Oh, on peut rationaliser, et se dire que les livres nous parlent parce qu'on est prêt à les entendre. Bien sûr que quand je relis Le Portrait de Dorian Gray, ce n'est pas le texte qui change, mais moi lisant ce texte. Quoique. Le texte évolue peut-être en secret, comme ce tableau qui vieillit dès qu'on a le dos tourné.








Disneyland, mon vieux pays natal, m'est apparu comme l’un de ces livres découverts dans l'enfance : je l'ai vu au bon moment.

Je suis allée à Disneyland beaucoup plus tard que je n'ose l'admettre. Les adultes trouvent toujours des excuses pour redevenir enfant : "c'est pour mon petit frère", "c'est pour mes nièces". On ne fait jamais les choses que pour nous-mêmes, égoïstes que nous sommes. Nous ne pensons jamais qu'à notre propre plaisir.

Or, je suis allée à Disneyland jusque très tard dans l'existence. À plus de 30 ans, j'avais une carte à l'année qui me permettait d'aller et venir à Disneyland comme s'il s'agissait d'une résidence secondaire. Je m'y sentais chez moi, puisqu'il suffisait de cette clé en plastique, toute plate, et qui prenait peu de place, pour m'ouvrir les portes du parc. Je réalisais le rêve dont parle Arnaud des Pallières dans son film, sauf qu’au lieu de dépenser mon salaire en bonbons, j’avais un passeport pour me rendre, tous les jours si je le souhaitais, au pays magique.



Je savais que ce rêve possédait un revers effrayant. Je le voyais moi-même dans des songes obscurs où j'avais peur de ses figures, officiellement amicales. Leurs masques me terrifiaient. C'est parce qu'il y a quelque chose sous le masque, une personne que je ne rencontrerai jamais. Je ne saurai rien de son visage, de sa voix, de son accent.



Je savais avant de voir le film d'Arnaud des Pallières que les conditions de travail à Disneyland étaient épouvantables, que les costumes étaient d'une hygiène douteuse, et que les employés, payés au SMIC horaire, n'avaient pas voix au chapitre. Le passage du film où Dingo se fait accueillir cyniquement par la direction donne une idée assez juste, je pense, du double langage de l'entreprise.

En grandissant, je pensais, à croiser Mickey dans le parc, au pauvre type sous le costume payé une misère pour défiler sous le soleil.

À 10 ou 12 ans d'ailleurs, j'ai rencontré Mickey habillé en cosmonaute. Ou astronaute. Ou taïkonaute. Ou spationaute, peut-être, puisqu'il comprenait le français.

Je lui ai demandé, dans cette franchise d'enfant qui perd peu à peu sa naïveté : "T'as pas trop chaud, là-dessous ?"

Parce qu'il ne pouvait pas parler, il fit ce geste de la main qui dit "comme si, comme ça", manière discrète de me confier qu'il n'allait pas si bien. Je n'avais pas encore les mots de la femme engagée que je suis aujourd'hui. Je n'ai pas pu lui souffler "Je suis avec vous, je suis solidaire, je pense à vous, vous n'êtes pas seul."

Je n'ai pas su lui dire tout cela, mais je lui ai serré la main. Juste serré la main. Il avait l'air reconnaissant sous son masque trop lourd.

Arnaud des Pallières m'a expliqué ce que je savais déjà. Mais il l'a fait avec des mots si justes, avec sa voix si belle à écouter, que je me suis retrouvée fascinée devant son documentaire, à boire ses paroles, et comme hypnotisée par les images. 

Disneyland est effrayant ? Montrons-le. Par des plans au ralenti, une musique lancinante, des voies humaines modifiées, robotisées à dessein.

Le film Coraline en 2009 dévoilait aussi le mensonge de l'enfance. Je me souviens de ces jolies souris de cirque qui, quand le chat noir les mordait, se changeaient en rats.




À partir de ce jour, je compris ce qui me foutait la trouille à Disneyland : le rat sous la souris. 

Quand je vis cette année l'épisode de La Quatrième dimension, "Perchance to dream," j’étais comme soulagée de constater qu'un réalisateur voyait comme moi dans la fête foraine un lieu terrifiant. Mortel, peut-être.




À bien y réfléchir, les parcs d'attractions sont inquiétants. Des trains à grande vitesse qui s'écrasent dans le noir, des fusées qui s'élancent sur des rails dans un bruit de tonnerre, des lieux confinés qui sentent le renfermé, l'humidité, endroits trop sombres pour être joyeux.




Il faut accepter que Disneyland foute les jetons. Petite, je le sentais. Aujourd'hui je le sais. La dernière fois que je suis allée au parc, c'était il y a tout juste un an, toute seule. J'ai prétexté devant les visiteurs qui me posaient la question de venir en éclaireuse pour mes nièces. Ce n'était peut-être pas un mensonge. Peut-être que je pourrai leur expliquer, quand elles auront l'âge raisonnable, que Disneyland c'est bien pour le rêve, mais que sa réalité est tout autre.

Ce jour-là, je n'ai passé que deux heures au parc. J'étais venue le matin, comme à mon habitude, et je suis repartie après deux attractions. J'avais comme vieilli, un mal de tête me fit rentrer chez moi. 

Arnaud des Pallières, dans Disneyland, mon vieux pays natal, touche un point essentiel : le parc est un peu trop vide pour être vrai. Je ne parle pas de la foule qui s'y presse chaque jour, mais je m'étonne, comme le réalisateur, du train de Main Street qui tourne à vide, à cette Grand'rue aux boutiques désertes, une fois que les visiteurs se bousculent dans les attractions. Dans ces moments-là, on se rend compte de la fausseté du décor, du creux sous la montagne, du vide sous la roche. Pas étonnant qu'Arnaud des Pallières doute de la réalité du lieu.


Le réalisateur Arnaud des Pallières


C'est ça qui fait peur, à Disneyland. C'est le vide. On nous promet une journée animée dans toutes les sens du terme, et voilà qu'une fois adulte, on s’y promène, et l'on découvre un autre endroit. On devine les ouvriers sous le carton pâte ; d'avoir lu Orwell, on voit affleurer la dimension totalitaire d'un géant du divertissement, ses codes, ses règles, son vocabulaire trompeur, son impératif d'être heureux.

L’attraction, ou plutôt le jeu qui fait le lien entre les différentes réflexions du réalisateur, n’existe plus à Disneyland. Ce robot m'intriguait aussi, avec ses questions binaires et sottes. Je ne voulais pas choisir entre la lune et le soleil, les arts et les sciences, les chiens et les chats. J'aimais tout cela et je trouvais stupide de choisir.

Là encore, Arnaud des Pallières pointe du doigt le totalitarisme de Mickey : le robot demande, dans son entêtement de machine, si l’on est plutôt colombe ou plutôt hibou. La caméra filme des cygnes et des canards, qui, dans leur caquètement, semblent vouloir répondre.



C'est ainsi. Dans le monde de Mickey, et peut-être même dans le monde tout court, on exige des hommes et des femmes qu'ils soient hiboux ou colombes, sans rien au milieu. Peut-être que les employés du parc perdent tout ce qui fait leur personne : ils ne sont plus eux-mêmes une fois déguisés. On les prive de voix. Si jamais elle est entendue, c'est pour chanter en chœur l'hymne de la parade, rien de plus.

Le film d'Arnaud des Pallières n'est pas vraiment un documentaire. C'est un voyage du ressenti, celui d'un homme qui a grandi et qui s'interroge sur la réalité du monde du rêve. Et pourtant, on apprend beaucoup. Ne vous attendez pas à un reportage creux du type Envoyé spécial. Raphaël Enthoven résume en une phrase ce type d'émission : l'envers du décor, ce n'est jamais qu'un décor de plus. Ici, il s'agit d'un voyage littéraire et philosophique. Je suis navrée de ne pouvoir mettre Disneyland, mon vieux pays natal dans mon top 10 de cette année, car le documentaire n'est passé qu'en télévision, et il y a 16 ans déjà. Mais je voulais vous en parler. 

Si ce film vous touche, j'en serai heureuse.


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