jeudi 29 décembre 2016

ROGUE ONE, A STAR WARS STORY : L'ARMÉE DES OMBRES







Par Clément

À quoi reconnaît-on une bonne série dérivée ? Elle explore le même univers que la série originale, mais elle le fait avec un ton, un style, une écriture bien à elle. Les sept films sortis à ce jour de la franchise Star Wars, malgré une qualité fluctuante, impriment une tonalité épique extraordinaire, que George Lucas a acquise en bon lecteur de Joseph Campbell (grand mythologue, auteur du classique Héros aux mille et un visages.)

Globalement, l'épopée s'inscrit dans une tradition optimiste de l’héroïsme : Luke Skywalker et Leia Organa sont des héros positifs, Han Solo dépasse son statut d’antihéros pour devenir héros tout court, quant à Jar Jar Binks… 



Mais je m’égare. Si Anakin trouble le tableau dans la prélogie car du côté obscur il tombe, les héros du bon côté de la Force (Obi-Wan Kenobi, Yoda, Mace Windu…) restent des justes.

Un côté plus obscur de Star Wars


Ce qui étonne dans Rogue One (et c'est sans doute la clé de son succès) c'est sa tonalité, bien plus sombre. Ce film se déroule entre les épisodes III et IV, et narre comment la Rébellion entra en possession des plans de l’Étoile de la Mort, comme le générique du IV le décrivait. 

Voici les héros du jour : une délinquante, un mercenaire, un assassin, un guerrier spirituel ange exterminateur, un pilote couard, et un rebelle. Voici la Résistance : un amas de factions se tirant dans les pattes, incapables de s'unir, sabotant leurs propres efforts. La scène où Jyn échoue à convaincre l’Alliance est révélatrice de ces impasses politiques. Comme si, avant de parvenir à une certaine harmonie, l’Alliance avait dû traverser de longues périodes de doutes et de défiance.

Felicity Jones est Jyn Erso dans Rogue One, a Star Wars Story
Felicity Jones est Jyn Erso dans Rogue One, a Star Wars Story


Cette image d’une Résistance amère rappelle L’armée des ombres (1969), chef-d’œuvre noir réalisé par Jean-Pierre Melville qui démythifiait l’image rassurante d'une Résistance idéalisée. Ces hommes et ces femmes employaient des méthodes peu glorieuses, et se trouvaient souvent en désaccord. La peur, l'ennui, la mort et la trahison régnaient. Rogue One est étonnamment noir pour un blockbuster, estampillé "Disney."

Rogue One évoque aussi L’Invasion secrète de Roger Corman (1964) pour ses antihéros devenus acteurs de la guerre. Ce thème sera repris trois ans plus tard dans Les Douze salopards d'Aldrich.

Le sacrifice de l'Alliance peut aussi rappeler Les 7 Samouraïs de Kurosawa.


Les 7 samouraïs, de Kurosawa


En effet, les personnages de Rogue One acceptent une mission-suicide, attachés qu'ils sont à une cause perdue. 

Gareth Edwards sur le pied de guerre


Certes, Disney a eu son mot à dire, et la violence des héros de Rogue One est finalement édulcorée, l’un des défauts du film étant une psychologie assez rudimentaire. On salue néanmoins l'effort de Gareth Edwards qui voulait un film de guerre. Ce sont des hommes et femmes ordinaires, bien moins puissants que les Jedi (rigoureusement absents ici.)


Dark Vador fait une apparition dans Rogue One, a Star Wars Story
Dark Vador fait une apparition dans Rogue One, a Star Wars Story


Ce ton grave est parfois allégé par les plaisanteries récurrentes de K-2SO, héritier de C3PO. 


K-2SO, le robot, pardon, l'androïde, dans Rogue One, a Star Wars Story, de  Gareth Edwards (2016)
K-2SO, le robot, pardon, l'androïde, dans Rogue One, a Star Wars Story, de  Gareth Edwards (2016)



K-2SO est plus extrême dans le sens où il n’ouvre la bouche que pour lâcher, pince-sans-rire, des prévisions pessimistes : sa manie de toujours voir le pire scénario possible le rattache à Marvin, le célèbre androïde maniaco-dépressif d’H2G2 : Le guide du voyageur galactique (2005) réalisé par Garth Jennings d’après la pentalogie loufoque de Douglas Adams.





Beaucoup ont regretté la ressemblance entre Jyn Erso et Rey de Star Wars VII : dans les deux cas, le film est conduit par une jeune fille pugnace, marquée par le souvenir d’un père écrasant. Mais là où Rey possède une fougue lumineuse, celle de Jyn est plus ténébreuse : sa mission est beaucoup plus risquée. Jyn est le miroir de Rey, en plus sombre.

La mission-suicide a de l’avenir au cinéma, comme en témoigne le succès de Suicide Squad

Un film trépidant


Gareth Edwards, dont c’est seulement le troisième long métrage, parvient à imprimer un rythme trépidant à Rogue One. Les quelques faiblesses de tempo de l’exposition, laborieuse, sont compensés par plusieurs déflagrations d’action qui retiennent l’attention. La récompense arrive lors de la grande bataille de Scarif, qui rejoint les moments les plus épiques de la saga originale: les batailles aériennes, les fusillades nourries, les héros et stormtroopers tombant par grappes, les péripéties à grande vitesse, le suspense cravaché… Tout cela est luxueusement filmé, et admirablement monté. Edwards n’a rien à envier, question technique, à J.J.Abrams ou George Lucas. On trouve bien quelques "américanismes," comme le discours de l’héroïne pour galvaniser ses troupes, ou les sacrifices à la pelle, mais l'ensemble reste convaincant.

Le retour de deux méchants mémorables


Rogue One réussit ses "innovations": il s’appuie sur les fondamentaux, en convoquant deux des méchants les plus mémorables de la saga. 

Edwards utilise finement le budget octroyé pour "ressusciter" Peter Cushing, le Grand Moff Tarkin, grâce à des CGI de qualité.


Peter Cushing dans le rôle du Grand Moff Tarkin
Peter Cushing dans le rôle du Grand Moff Tarkin


C’est un plaisir de retrouver ce méchant redoutable qui avait tant apporté à Star Wars IV. Émotion surtout de retrouver Dark Vador, avec son sadisme froid sous son calme olympien, sa voix terrifiante (même si James Earl Jones n’est plus tout jeune.) Il demeure à la fois tête pensante et impitoyable nettoyeur (petite larme à l’œil quand il dégaine son fameux sabre rouge, comme au bon vieux temps - effet nostalgie assuré). 


Un antagoniste trop faible 


Là encore, le film balance habilement entre individuation et hommages. Le revers est que, écrasé par ces personnages d’anthologie, le vilain créé pour le film, Orson Krennic, paraît bien pâle. Il est représentatif du défaut du film : une faible caractérisation. Cela dit, Ben Mendelsohn met tant de conviction dans son rôle qu’il parvient à le rendre efficace. Cela ne l'empêche pas de tomber dans un cliché raillé dès 1966 par Sergio Leone dans son Le bon, la brute, et le truand : le fameux "Quand on tire, on raconte pas sa vie !". 


Ben Mendelsohn en Orson Krennic dans Rogue One, a Star Wars Story
Ben Mendelsohn en Orson Krennic dans Rogue One, a Star Wars Story

En tous cas, il s’en sort mieux que le succédané de Dark Vador dans Star Wars VII (défendu difficilement par Adam Driver, peut-être plus à l’aise à la télévision qu’au cinéma).

Un autre écueil évité est le refus d’une histoire d’amour. Dans les deux premières trilogies, Star Wars mettait en scène un couple charismatique (Han et Leia, Anakin et Padmé). Ici, Jyn et Cassian sont des compagnons au sens premier du terme : sans influence amoureuse, ils se soutiennent, se relaient, s’étreignent (chastement) pour faire face au danger. Malheureusement, la sécheresse des personnages, et le manque de liens entre eux, atténuent cette réussite. Même si la galerie de portraits est diversifiée, il y a peu de chances que l’on s'identifie à eux avec la même force que pour les héros de la trilogie originale. Même Mads Mikkelsen, dans un rôle-clé, n’a pas grand-chose à défendre.


Mads Mikkelsen en Galen Erso dans Rogue One, a Star Wars Story
Mads Mikkelsen en Galen Erso dans Rogue One, a Star Wars Story

Carrie Fisher, éternelle Leia


Rogue One offre aussi un fan service régulier, mais jamais envahissant. Gareth Edwards parvient à trouver un juste équilibre entre individuation de ce spin-off les clins-d’œil à la série originale. 

Quelques citations cultes se font entendre. Parmi les personnages les plus connus, C3PO et R2D2 font un caméo. Surtout, les dernières images de Rogue One montrent la princesse Leia en images de synthèse. Carrie Fisher, qui vient de disparaître, restera pour toujours le courageux général d'une des sagas les plus aimées au monde, l'un des premiers personnages féminins de films de SF à briller par son courage et sa détermination. 

Leia, la princesse qui devint générale des armées
Leia, la princesse qui devint générale des armées


Leia a en effet été l'inpiration d'autres héroïnes courageuses : Rey et Jyn, cela va de soi, mais aussi d'autres héroïnes de grandes sagas récentes, notamment Katniss dans The Hunger Games.

Rogue One remplit le contrat Star Wars, mais fait du neuf avec du vieux

Michael Giacchino, l'un des meilleurs compositeurs contemporains, réussit le difficile exploit de se réapproprier le style de John Williams : entre plusieurs références au maître, il fait entendre une musique très riche en mélodies, aux grands tutti cuivrés, au tempo dionysiaque, bien plus dynamique que la BO du VII, où Williams s’était montré singulièrement atone.

En dépit de personnages trop mécaniques, Rogue One : A Star Wars Story remplit son contrat : avec son parti pris sombre, Gareth Edwards pose un regard neuf sur l’univers de George Lucas, au moment même où le futur de la franchise reste douteux. Le septième épisode était en effet apparu comme un remake pâlot du quatrième. Rian Johnson, scénariste/réalisateur de Star Wars VIII, (qui apparaît d’ailleurs dans le film comme l'un des stormtroopers) s’inspirera-t-il de ce qui pourrait résumer le succès de Rogue One : faire du neuf avec du vieux ?


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