dimanche 11 décembre 2016

SULLY, DE CLINT EASTWOOD : Y A-T-IL UN PILOTE DANS L’AVION ?






Par Clément



Il est naturel d’analyser une œuvre via la personnalité de son créateur. Dans le cas de Clint Eastwood, c’est d’autant plus vrai que l’on discerne des constantes dans toute sa filmographie, en tant qu’acteur et réalisateur.


Clint Eastwood : une certaine idée de l'Amérique


L'un de ses thèmes favoris est une certaine idée de l’Amérique, où ses habitants sont des personnalités autonomes, pas forcément cultivées, mais droits dans leurs bottes. Pour paraphraser Les Mots de Sartre, Eastwood dépasse les séductions de « l’élite » par le travail et la foi, des valeurs, et le dépassement de soi. Pour cela, il est nécessaire de ne pas s’enfermer dans des règles pré-fabriquées, et savoir les transgresser si besoin, quitte à se faire des ennemis.


Citons quelques figures d’Eastwood qui correspondent à cette définition : un inspecteur outré que les droits des victimes passent après celles des criminels, et qui envoie balader toutes les procédures pour les coffrer/liquider dans L’Inspecteur Harry (1971) et ses suites.


Clint Eastwood dans L'Inspecteur Harry (1971)
Clint Eastwood dans L'Inspecteur Harry (1971)


Le chanteur raté mais prêt à tout pour un ultime baroud d’honneur dans Honkytonk Man (1982). Une boxeuse à l’énergie brute, prête à se plier en seize pour devenir une championne, celle de Million Dollar Baby (2004). Les militaires américains de Mémoires de nos pères (2006). L’ex-militaire dur-à-cuire mais humain de Gran Torino (2008).

Mais aussi des personnalités révolutionnaires qu’il admire : Charlie Parker qui résiste aux humiliations à ses débuts dans Bird (1988), attitude qui inspira le récent Whiplash. Nelson Mandela, qui galvanise un pays désuni en montant une équipe de rugby dans Invictus (2009).


Morgan Freeman dans Invictus
Morgan Freeman dans Invictus


Eastwood filme des hommes qui peuvent accomplir des actes héroïques, alors qu’ils ne font que suivre leur conscience et leurs convictions, à l’opposé d’une élite intellectuelle d'une hypocrisie sans nom.


Sully, nouveau héros de Clint Eastwood


Eastwood n’a pas suivi de grandes études, il est davantage proche d’un self-made-man que d’un intellectuel (l'intello incarne souvent le méchant de ses scénarios.) Sans doute ce mépris est-il critiquable, mais cela est raccord avec sa foi intacte dans le rêve américain, dont il est un éclatant représentant. Ses héros ne font que leur devoir, et ce n’est pas anodin que son nouveau protagoniste se définisse ainsi.


Chesley "Sully" Sullenberger, 42 ans de vol, a le devoir d’amener ses passagers et son équipage sain et sauf d’une destination à l’autre. Lorsque les deux moteurs de son avion lâchent, il choisit d’amerrir en urgence sur la rivière de l’Hudson : les probabilités de survie sont quasi nulles, aucun aviateur n’a accompli cet exploit avant lui, et pourtant il réussit l’impossible : tout le monde est sain et sauf.

Mais en choisissant une manœuvre à haut risque, les officiels de la NTSB (le Conseil National de la Sécurité des Transports aux US) lui reprochent de ne pas avoir pris l’option « plus sûre » d’être retourné à l’aéroport, prétendant que c’était possible, un point sur lequel Sully est en désaccord.

En jeu : sa carrière, sa pension, sa retraite, son image ! En somme, un héros et un sujet comme Eastwood les adore. Sur le fond, le combat juste et oppressant d’un homme tenaillé par une administration absurde (comme les supérieurs de Harry Callahan).


Tom Hanks et Clint Eastwood sur le tournage de Sully
Tom Hanks et Clint Eastwood sur le tournage de Sully


Une mise en scène décevante


Et sur la forme ? Il faut l’avouer : l’exécution déçoit.

Si le sujet est typique des films d'Eastwood, on ne trouve nulle part sa « patte » dans une mise en scène informelle, celle des blockbusters aseptisés et interchangeables qui polluent le cinéma américain depuis plusieurs décennies. C’est le film le plus cher d’Eastwood (60 millions de dollars), et le réalisateur cède en effet trop au spectaculaire, jusqu’à reproduire l’intégralité de la chute et de l’amerrissage une seconde fois. Quant aux simulations présentées lors du procès, Eastwood en montre quatre similaires dans leur exécution. Le reste du temps, le réalisateur filme platement des champs/contrechamps lors de dialogues interminables : Sully est un film trop bavard.

Pour peu qu’on connaisse le talent habituel du Clint derrière la caméra, il signe ici clairement sa plus mauvaise direction. Il n’est pas aidé par un montage soporifique qui achève d’immobiliser le rythme du film, y compris lors des scènes du crash (« amerrissage forcé » corrige Sully) où les plans s’enchaînent mécaniquement, sans dynamique aucune. Il y a de plus quelques frivolités, comme des hôtesses en mode enregistreur rayé qui donnent plus à rire qu’à trembler.

Tom Hanks est Sully dans le dernier Eastwood
Tom Hanks est Sully dans le dernier Eastwood


Sully : la confusion des genres


Le scénario hésite entre trois genres : action, drame psychologique, procès, et ne pouvant se décider, picore au petit bonheur : cela achève d’éparpiller le film. Eastwood, ici, n’est pas un réalisateur d’action : le crash est académiquement filmé, on peut y glaner quelques frissons, mais guère plus. Le film est quasiment un blockbuster, mais ironiquement dépourvu de flamme et d’énergie. On viendrait presque à souhaiter des explosions à la Michael Bay pour agiter tout ça ! Pour le film de procès, champs/contrechamps incessants, avec des acteurs récitant mécaniquement leurs répliques, et un seul rebondissement en trente minutes, sans aucune passe d’armes : on obtient un film de procès mais sans ses codes.

Même Tom Hanks loupe le coche


Tom Hanks a sans doute bien travaillé pour faire un "Sully" plus vrai que nature (le vrai Sully l’a d’ailleurs félicité), mais ses expressions faciales se comptent sur les doigts d’une main. On se demande s’il ne s’ennuie pas à toujours jouer avec un jeu momifié, sans nuances. Cela entrave le personnage, qui reste un héros parfait, humble, droit, juste, sans zone d’ombre.

Les héros d’Eastwood ne sont pas des oies blanches, c’est leur côté subversif (au mieux) ou détestable (au pire), joint à une croisade morale, qui font leur charme. Sully est un pur, un héros de cinéma chiant, mais alors massif ! Sur un sujet similaire (et avec la même NTSB tatillonne), le héros de Flight (2012), réalisé par Robert Zemeckis, était plus ambivalent, et le suspense bien plus soutenu.



Des personnages secondaires creux


L’épouse de Sully n’a aucune utilité à l’intrigue, son faire-valoir de second pérore tout le long pour le défendre, les officiels sont interchangeables, aucun personnage mémorable à l’horizon.

On notera que l'une des bureaucrates est incarnée par Anna Gunn, l’excellentissime interprète de Skyler White dans Breaking Bad, choix logique pour une femme glaciale et chicaneuse.




En passant, les fans de la série Younger reconnaîtront Molly Bernard, la rousse excentrique, dans le rôle d’une maquilleuse.

Molly Bernard dans Younger, série de Darren Star
Molly Bernard dans Younger, série de Darren Star


Eastwood et son scénariste veulent défendre sa vision d’une Amérique solidaire, par ses héros et par ses anonymes qui individuellement sont les rouages indispensables d’une réussite, comme de sauver en 24 minutes des passagers piégés par des eaux glacées.

Une bataille positive et vibrante en soi, mais desservie par des clichés énormes : gros crashes fantasmés pour exprimer l’esprit tendu de Sully, révélation miraculeuse, patriotisme pompeux, lieux communs comme la famille divisée lors de l’accident cherchant à se réunir, officiels ne cherchant qu’à salir le héros du jour…

Pourtant, exalter le patriotisme ricain sans excès est possible, qu’on pense au très bon Vol 93 (2006) de Paul Greengrass, et ses passagers qui empêchèrent l'un des avions du 11 septembre de s’écraser sur le Pentagone.



Un film hyper calibré


Sully concentre plusieurs thématiques chères à Eastwood, qui lui ont tant réussi par le passé. Mais leur exécution hyper calibrée, mécanique, coulée dans le moule du film patriotique fait pour plaire au public populaire (le film fait un carton aux USA), ne fonctionne pas, tout comme le mélange des genres. On souhaite qu’Eastwood trouve pour son prochain film un scénario qui en vaille la peine, et défende moins grossièrement ses idées les plus humaines.


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Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !