samedi 21 janvier 2017

JAMAIS CONTENTE : AURORE, CŒUR À VIF




Par Clément 


On distingue trois tendances dans le genre si particulier qu’est le "film pour ado." L'une d'elles est de tracer le destin funeste de jeunes tombant dans un engrenage : les addictions dans Requiem for a dream, le harcèlement scolaire mortel dans Marion, 13 ans pour toujours, le trafic de drogue dans Divines


Mais cette voie-là apparaît sinistre, et la voie la plus lucrative ces dernières années est de narrer des récits d’adolescent(e)s au destin singulier dans un univers sinon fantastique ou SF, au moins d’anticipation : Bella et Edward de Twilight, Katniss dans Hunger Games, Tris dans Divergente, entre autres.


Et puis, il y a les "campus movies", qui constituent l’écrasante majorité et sont souvent la cause de la mauvaise réputation du genre : trop de niaiserie, d’idiotie, de clichés et de vulgarité.






C’est pourquoi l'ambition de certains films est de restituer ce qu’est réellement l’adolescence, dans tout son bouillonnement. Un modèle adopté par certaines teen series et movies. Friday Night Lights côté réel, et Buffy contre les vampires côté fantastique sont des modèles du genre. Ces séries décortiquent tous les aspects de l’adolescence avec réalisme, émotion et humour. C’est le cas de Jamais contente.



Une trilogie originale





J’ai lu la trilogie Le journal d’Aurore de Marie Desplechin (sœur d’Arnaud). On y trouve d’étonnantes qualités. Certes, le postulat de base "raconter une vie ordinaire de manière passionnante" n’est pas nouveau, mais il est très abouti ici.

Aurore se révèle complexe et hilarante derrière son air bougon. C'est une élève médiocre bien que douée en mathématiques (matière d’ordinaire honnie dans l’inconscient collectif). Elle se montre versatile en amitié comme en amour, mais attachante. En rivalité avec ses sœurs, elle fait vivre l’enfer à ses parents. Aurore possède un don d'observatrice des absurdités humaines, mais ignore ses propres paradoxes.

Ce dernier point, joint à son goût des répliques-qui-tuent, inonde son journal d’un humour mordant. C'est ainsi que Desplechin atteint son but : décrire l’étrangeté du monde si l'on est adolescent.

Ce soin dans l’écriture rappelle une série renommée pour sa brillante description de l’adolescence : Angela, 15 ans.




Claire Danes, interprète d'Angela Chase dans Angela, 15 ans (1994-1995)
Claire Danes, interprète d'Angela Chase dans Angela, 15 ans (1994-1995)


Adapter un journal intime au cinéma n’est jamais facile, les fans de Bridget Jones en savent quelque chose. Les films ont en effet broyé la richesse des livres, pour n'en garder que le volet rom-com.

Émilie Deleuze s’en sort mieux dans Jamais Contente. Vu l’impossibilité d'adapter les trois livres (ce qui aurait demandé trois films voire une série) il était habile de se contenter du troisième livre. C'est en effet le seul à avoir un fil rouge (le groupe de musique.) Emilie Deleuze y a intégré des éléments du premier volet (comme la pseudo-fugue).

La réalisatrice a aussi préservé l’essentiel des qualités du livre, son "film d’ado" sonne donc juste et original.



Une adaptation décevante


Malgré tout, Deleuze est forcée de passer à la trappe nombre d’éléments importants.

La réussite des livres provient des mots qu’Aurore utilise pour décrire son quotidien : ses vannes, ses comparaisons, ses envolées. C’est un humour littéraire, difficilement transposable au cinéma. 

La comédie doit s'en passer, et n’a donc plus qu’un seul moteur d’humour : une héroïne fantaisiste en décalage avec son quotidien routinier. Au total, six éclats de rire en une heure trente.

La fougue d’Aurore contraste avec une mise en scène trop sage, et le scénario transpose avec (trop de) fidélité son support original. Ce décalage produit un rythme trop lâche du récit. Quant aux dialogues, les scénaristes se reposent trop sur les "punchlines" de la rebelle, qui ne jaillissent que par intermittence. Du coup, le film ne dure qu’1h28, mais semble long.


Toute l'équipe de Jamais Contente
Toute l'équipe de Jamais Contente

L’évolution d’Aurore se fait sur trois ans dans les livres. Parce qu’elle se concentre sur une année, Deleuze se base uniquement sur le groupe de musique. C'était aussi un défaut du troisième livre. Ainsi, tous les autres aspects de la vie d'Aurore (premières expériences amoureuses, amitiés orageuses, relationnel avec les professeurs, tensions familiales…) sont réduits à la portion congrue. Jamais contente, en multipliant les scènes de répétition, prend parfois des allures de Fame, et dévie de son sujet.

Aurore et son groupe de rock dans Jamais Contente
Aurore et son groupe de rock dans Jamais Contente

Même si l’on n’a pas lu le journal d'Aurore, le film n’a le temps que d’esquisser son petit monde, sans l’approfondir.


Des personnages insuffisants


Les tensions avec ses sœurs, sa meilleure amie Lola, ses premières romances, sont les grands sacrifiés de l’adaptation. Alex Lutz en professeur de français apporte sympathie et légèreté à son rôle, mais n'occupe pas assez d’espace.





Alex Lutz dans Jamais contente d’Émilie Deleuze (2017)
Alex Lutz dans Jamais contente d’Émilie Deleuze (2017)


Les parents dépassés sont mieux intégrés au récit : ce sont les rares fois où le film cesse d'adopter le regard d’Aurore pour nous rappeler l'ingrate et noble tâche d’être parent. On est ravi de ce parti pris, d’autant que Patricia Mazuy joue impeccablement cette mère au bord de la crise de nerfs. Catherine Hiegel campe très bien la grand-mère pragmatique, mais reste peu présente.

Même Aurore doit payer son écot : à la fin du troisième tome, elle déclare "Je suis une femme d’action", ce qu’elle est en effet devenue. Son alter ego filmique, en revanche, demeure peu sûre d’elle, et trahit le personnage d'origine.


Meilleur espoir féminin pour Lena Magnien ?


En réalité, tout le film sert à mettre en lumière le talent étourdissant d’une actrice, Lena Magnien, dans le rôle d’Aurore. Il s’agit pourtant de son tout premier film. Irréprochable dans son timing comique, d’une énergie contagieuse, elle fait battre le cœur du film.

Aurore a beau mener la vie dure à son entourage (qui le lui rend bien) le bagout, le charme et le charisme de Lena Magnin la rendent irrésistible. Ses mines bourrues ne lassent jamais. L'actrice se montre d’une étonnante justesse dans les scènes d'émotion. C’est grâce à elle que l'on s’intéresse au film, véritable manifeste en vue d'une nomination au meilleur espoir féminin pour les Césars.




Lena Magnien incarne Aurore dans Jamais Contente
Lena Magnien incarne Aurore dans Jamais Contente


Jamais Contente est une adaptation décevante gommant l'humour, les personnages et les relations humaines qui faisaient le sel des livres. Mais le film propose un regard rafraîchissant et plus exact qu'à l'habitude sur l’adolescence. Lena Magnien, révélation du film, le porte à elle seule.

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