dimanche 29 janvier 2017

MISS SLOANE : JESSICA CHASTAIN, AVOCATE DU DIABLE






La dernière fois que j'ai vu un lobbyiste au cinéma, c'était en 2005. Jason Reitman, réalisateur de Juno, nous présentait une crapule au visage d'ange nommée Nick Naylor, lobbyiste pour l'industrie du tabac.


Affiche française de Thank You for Smoking, de Jason Reitmann (2005)
Affiche française de Thank You for Smoking, de Jason Reitmann (2005)

Qui trop embrasse...


Dans Miss Sloane, c'est Jessica Chastain que l'on découvre lobbyiste. Elle se fait l'avocate des causes les plus difficiles : le contrôle des armes, la corruption au Kenya et la fameuse taxe Nutella, censée limiter l'usage de l'huile de palme dans les produits de consommation.

Tout cela semble très riche de prime abord. Mais alors, que de confusion dans ces 2h12 ! Le seul contrôle des armes aux Etats-Unis aurait valu un film. La corruption en Afrique également (voir à ce sujet l'excellent thriller de Jodie Foster, Money Monster). Quant à la taxe Nutella, un long-métrage entier aurait aidé le spectateur à comprendre les enjeux de ce scandale complexe.

Oui mais voilà, John Madden a voulu tout évoquer en un seul film. Le génie de Thank you for Smoking était de se concentrer sur la cigarette, et c'était bien suffisant.

A vouloir tout traiter en deux heures, Madden perd le spectateur assez vite, y compris les plus aguerris venus voir un film complexe.




Miss Sloane m'a rappelé la série Game Of Thrones, parfois peu aisée à suivre.

- C'est le frère de qui, celui-là ?


- Mais il est pas mort, lui ?



- La famille machin, elle en est où par rapport au mur ?

Vous avez dit Sorkin ?


Dans Miss Sloane, on perd pied au bout de 30 minutes : de quel sujet parle-t-
elle ? De quelle firme s'agit-il ? Pour qui travaille ce personnage ?

Ajoutez à cela des dialogues très touffus et rapides, à la Sorkin. On retrouve d'ailleurs deux acteurs de l'excellente série The Newsroom, Alison Pill et Sam Waterston. 


Alison Pill, qui jouait Maggie dans The Newsroom, incarne Jane dans Miss Sloane
Alison Pill, qui jouait Maggie dans The Newsroom, incarne Jane dans Miss Sloane


Mais les dialogues de Madden sont loin d'égaler le génie de Sorkin: les dialogues sont rapides et contiennent officiellement de nombreuses informations, mais s'avèrent souvent creux, et pourraient être résumés en quelques phrases percutantes.

Car les dialogues de Sorkin (on s'en rend aussi compte dans les dialogues de The Social Network) sont brillants, et viennent toujours à point. Le scénariste 
ne se laisse jamais aller au remplissage.

Le scénariste et dialoguiste Aaron Sorkin
Le scénariste et dialoguiste Aaron Sorkin


Or, c'est un peu l'impression qu'on obtient devant Miss Sloane.

Un potentiel mal exploité


C'est dommage. Si Madden s'était contenté de son idée sur le contrôle des armes aux USA, il aurait sûrement tourné un film plus clair, plus convaincant, plus rythmé, qui aurait tenu en 1h30. En effet, la scène du débat télévisé entre Elizabeth Sloane et un lobbyiste pro-armes reste un grand moment, palpitant et très bien écrit. Ce qui suit donne la sensation que le film décolle enfin. Avec quelques rebondissements scénaristiques, on aurait eu droit à un film réussi.

Ce qui est rageant avec Miss Sloane, c'est que le film a du potentiel, mais l'exploite mal. Madden bénéficie notamment d'un casting en or. Jessica Chastain est lumineuse, et ses collègues sont issus des meilleures séries, dont le petit péteux de la Silicon Valley dans Younger. C'est un plaisir de voir au cinéma Gugu Mbatha-Raw, héroïne de l'épisode de Black Mirror "San Junipero
"


Gugu Mbatha-Raw joue Esmé dans Miss Sloane
Gugu Mbatha-Raw joue Esmé dans Miss Sloane


Mais tout cela ne suffit pas, puisque le scénario part dans tous les sens. Les passages passé/présent ajoutent à la complexité de l'ensemble.

Sans doute que Jonathan Perera, dont c'est le premier scénario (dont il est le seul auteur, fait rarissime à Hollywood) a comme maîtres Fincher et Sorkin. Soit. Mais un bon film de procès demeure difficile à réaliser.

Madden aurait dû se concentrer sur un seul sujet, et sur la soif de gagner de son héroïne, qui rappelle un certain avocat du cinéma.




La soif de gagner représentait aussi un beau sujet, et donne l'occasion d'un brillant discours final de la part d'Elizabeth Sloane.

Le dernier rebondissement aurait été splendide si, encore une fois, Madden (réalisateur de l'attachant Indian Palace) avait simplifié sa trame.

Miss Sloane est à voir, pour la demi-heure dédiée à l'amendement pour un meilleur contrôle des porteurs d'arme. Mais hélas cette bonne idée de départ se noie dans des dialogues dignes d'un Sorkin en manque d'inspiration, en 2h12 complexes sans être profondes, dans un film trop long pour marquer les esprits.


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