lundi 16 janvier 2017

OUVERT LA NUIT, AVEC ÉDOUARD BAER : PARIS PERDU




Par Clément


Comment faire un film où le personnage principal est une ville, surtout une ville aussi touristique, culturelle, classieuse, mais aussi si fantasmée… que Paris ?




Paris, ville Lumière(s)




La question mérite d’être posée, car Paris est l'une des villes les plus filmées de l’histoire du cinéma, et accueille aujourd’hui plus de 100 longs-métrages par an (documentaires exclus). Une constatation s’impose : si l’on met de côté les thrillers à la Da Vinci Code, les réalisateurs étrangers (américains surtout) capturent souvent une image idéalisée de la ville lumière : soit en jouant sur sa réputation de ville de fête et d’amour (Un Américain à Paris, 1951, de Vincente Minnelli), soit sur la nostalgie d’un glorieux passé (la Belle Époque dans Moulin Rouge, 2001, de Baz Luhrmann, qui rappelle le French Cancan de Jean Renoir, les années folles dans Minuit à Paris, de Woody Allen, sorti en 2011).







Les Français sont plus nuancés, sans doute parce qu’ils n’ont pas la tête pétrie de clichés à propos de Paris. S’ils ont l’esprit fantasque, ils essaieront de l’exprimer dans une balade follement douce. Les personnages y vivent leur histoire au rythme de la capitale. Le cas d’Amélie Poulain mis à part (le film étant raconté comme une fable) l’un des films les plus emblématiques dans le genre est Zazie dans le métro (1960) réalisé par Louis Malle, vadrouille truculente d’une adorable peste provinciale. Le côté expérimental du cinéma de Leos Carax donne une valeur surréelle, presque poétique, à la promenade parisienne des Amants du Pont-Neuf (1991).





Les personnages fantaisistes de l’univers de Carax ne sont pas loin de la galerie de portraits d’Ouvert la nuit. C’est dans cette mouvance que s’inscrit le film d’Edouard Baer, où rencontres bizarres, accidents, petits coups de folie et personnages colorés rythment le voyage, des quartiers chics au Montreuil populaire.







Tout va mal au Théâtre de l’Étoile, la veille de la première d’une pièce : Luigi, son directeur (Edouard Baer), est un lunaire égoïste, déconnecté au point de ne pas voir la gravité de la situation : il n’a plus d’argent pour payer les salaires de la troupe ni de ses employés. Flanqué de Faeza (Sabrina Ouazani), stagiaire aussi raisonnable qu’il est décalé, il retarde sans cesse le moment de quémander auprès d'une mécène, et déambule d’un quartier à l’autre, en cherchant d’urgence un singe pour les besoins de la production.


Road-movie urbain




Le film est très vaguement inspiré de After Hours (1985) réalisé par Martin Scorsese, odyssée hallucinée en plein Manhattan, dont le caractère imprévisible se retrouve dans Ouvert la nuit. A contrario du protagoniste passif de SoHo, Luigi dirige lui-même sa nuit de veille. Road-movie urbain, trope du couple de héros mal assortis (l'excentrique et la raisonnable) humour né du décalage de Luigi d'avec le réel, quotidien difficile des artisans du théâtre français… le film a tout pour plaire. À l’arrivée, à peu près rien ne s’est passé. Pourquoi ?

Pour s’attacher à ce genre de film, découvrir un protagoniste touchant est primordial. Or, Luigi n’est jamais sympathique : son côté lunaire est écrasé par son égoïsme. Incapable d'assumer ses responsabilités, voire de s’excuser s'il gaffe, Luigi est irritant d’un bout à l’autre.

Il prend à la légère les problèmes de sa troupe, se montre lâche devant tout le monde et lubrique envers les filles, y compris les plus jeunes. Si l'on comprend son envie d’aventure, Bruno Podalydès exprimait bien mieux ce désir dans Comme un avion (2015).

Voilà le problème : on n’a simplement pas envie de se coltiner un tel guide pendant 1h37.

Le modèle du personnage est évident, il s’agit de Bruno dans Le Fanfaron (1962) dans le film de Dino Risi : un héros conscient de ses défauts. Il oublie sa tristesse dans un road-trip où il embarque un acolyte « raisonnable, » incapable de modérer ses élans.


Jean-Louis Trintignant et Vittorio Gassman dans Le Fanfaron, de Dino Risi (1962)
Jean-Louis Trintignant et Vittorio Gassman dans Le Fanfaron, de Dino Risi (1962)


Mais la comparaison est fatale pour Baer : ses délires sont bien innocents devant le culot fougueux de Gassman, et il n’arrive pas à rendre sympathique Luigi, là où Bruno est jovial et sympathique. On se demande comment Luigi peut être considéré comme charismatique.


Ouvert la nuit : un film à sketches


Malgré le vague fil rouge du rendez-vous, le film est construit comme un film à sketches : à chaque quartier de Paris correspond une mini-intrigue fermée. Structure risquée s’il en est, car très souvent, les scènes s'avèrent inégales. Baer se contente d’un suspense minimal (quand Luigi ira-t-il voir la mécène, et quelle sera sa réponse ?) Il oublie d’injecter de la tension tout au long du film. Hélas, aucune de ces histoires n’est passionnante : une marche vite interrompue avec le singe, une smala maghrébine aussi débridée que cliché (avec une Mama noire quasi anachronique), une négociation pataude avec un banquier, un terne séjour au commissariat. L’humour de situation ne décolle jamais. Ne comptons pas sur les dialogues pour pimenter tout cela.

Des seconds rôles monolithiques


Tous les personnages d'Ouvert la nuit sont réduits à des stéréotypes, et n’évoluent aucunement. Sabrina Ouazani, dans son rôle psychorigide, adopte tout le long la même mine choquée.

La collaboratrice au bord du burn-out, est jouée (un peu mieux) par Audrey Tautou.

Edouard Baer et Audrey Tautou dans Ouvert la nuit
Edouard Baer et Audrey Tautou dans Ouvert la nuit

Les seconds rôles, monolithiques (ex-collègue colérique, mécène insupportable, metteur en scène tyrannique, policière commère…) pâtissent de la même écriture paresseuse.

Baer oublie même certains personnages en chemin (la « Pénélope » brune, le dresseur de singes…). Seul Gregory Gadebois parvient à faire mouche par ses emportements soudains, mi-drôles mi-inquiétants. Baer donne à Michel Galabru un dernier rôle décevant : une caricature de lui-même qui manque cruellement d’autodérision.

À voir la fébrilité d’une troupe de théâtre, on pense à Birdman, sans la virtuosité visuelle ni psychologique.

Un film sincère mais raté


La tentative de Baer était méritoire : filmer Paris dans toutes ses largeurs et sa diversité. Sa mise en scène est plutôt dynamique, avec de nombreuses scènes caméra à la main, quelques jolis plans-séquences (comme le charivari près des quais de scène), et une photographie trouble d’Yves Angelo, parfaite pour une nuit irréelle… Le meilleur reste la chanson-titre, composée par Alain Souchon, en parfaite adéquation avec les thèmes du film.




Dans Ouvert la nuit, Baer ne manque pas de sincérité et d’idées, mais son film passe très en-dessous de son ambition. Le résultat aurait-il été meilleur avec Cédric Klapisch, sans doute le réalisateur français contemporain à avoir le mieux filmé notre capitale (Chacun cherche son chat, Les poupées russes, Paris…) voire même ce cher Luc Besson (Subway) ?


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