vendredi 24 février 2017

CHEZ NOUS : PEUT-ON LUTTER CONTRE LE FN PAR LE CINÉMA ?




"Ensemble, mais sans eux"



Chez Nous reprend dans son titre le slogan favori des supporters du FN, "On est chez nous". Le slogan révèle une chose simple : si on est chez nous, c'est que "les autres" ne sont pas chez eux. 

Qui sont ces autres ? Le Bloc Identitaire, figure de proue de la fachosphère, a diffusé une affiche révélatrice.




"Vivre-ensemble ? Oui, mais sans eux !" 

"Eux"... pronom de trois lettres qui désigne l'autre sans que l'on sache qui. L'aspect pratique du pronom, c'est que l'on peut y projeter ce que bon nous semble. L'extrême droite rassemble, de la même manière, tous ceux qui ont la haine contre quelqu'un, qu'il s'agisse du juif, du musulman ou de l'homosexuel. 

Il n'est pas rare que des citoyens votent contre leurs propres intérêts. Ainsi, 8 % des Juifs votent FN, en partie par islamophobie. Vous verrez dans les rangs des militants une poignée de musulmans, qui soutiennent le parti par haine du juif ou de l'homosexuel, c'est selon.

L'ennemi de mes ennemis est-il fatalement mon ami ? Rien n'est moins sûr.



Le journaliste Paul Moreira, qui propose l'excellente série Data Gueule, a réalisé un documentaire pour Spécial Investigation sur Canal Plus, Danse avec le FN, où il mettait en lumière le fameux "On est chez nous" cher aux partisans du Front. Moreira réussit, avec bien plus de succès que la fiction de Lucas Belvaux, à cerner le pourquoi du nouveau vote frontiste.


Une fiction anti-FN réussie : Féroce (2002)



Pas facile de faire un docu sur ce thème. Encore moins facile, sans doute, d'en faire une fiction. En 2002, Gilles de Maistre avait pourtant tenu le pari. Si Féroce n'a été un succès ni critique ni public, il parvenait à mettre en scène une histoire à suspense, où un jeune musulman, incarné par Samy Naceri, tentait d'infiltrer le FN afin d'en tuer le dirigeant (le film peut être visionné en entier ici.)





Plusieurs scènes sont bien vues dans ce film de 2002. Tout d'abord, certaines réflexions d'Elsa Zylberstein, qui campe la chargée de com, cynique et souriante, du parti extrémiste. Son personnage déclare avec raison que le but du parti (rebaptisé Ligue Patriotique) est d'élargir son électorat sans se désolidariser de la base.

L'un des cadres du parti pouvait 
ainsi continuer à faire des déclarations racistes et antisémites sur toutes les ondes, tandis que le chef s'affichait avec des employés noir (son cuisinier, hum) et arabe (son garde du corps, c'est là que Sami Naceri entre en jeu.)

En 2002, c'est Le Pen père qui était visé. Sa fille, interprétée par Claire Keim, se laissait séduire par le jeune homme venu secrètement assassiner son père.

Féroce s'avère plus efficace que Chez Nous pour dénoncer le danger frontiste.


Chez Nous : bon film, mauvais pamphlet



Au générique de fin de Chez Nous, je demeurais perplexe. Le long-métrage me semblait avoir le même défaut que La Conquête, sur Nicolas Sarkozy. 






Les pro resteraient pro, les anti resteraient anti. Malgré les intentions affichées de Lucas Belvaux, Chez Nous ne convaincra pas le sympathisant frontiste de changer de vote. La faute à un scénario trop simpliste : une infirmière intègre rejoint le parti en espérant changer les choses pour les habitants de sa région, mais se retrouve dans une situation qui la dépasse. Davantage potiche que leader, le plus grand défaut du personnage (et qui la discrédite d'emblée) est qu'elle n'a pas lu le programme du parti qu'elle est censée représenter. 


Les représentants du Bloc Patriotique (équivalent du FN) dans Chez Nous, de Lucas Belvaux (2017)
Les représentants du Bloc Patriotique (équivalent du FN) dans Chez Nous, de Lucas Belvaux (2017)


En face de l'héroïne, un groupuscule nazi soutient le Bloc Patriotique, nom du FN dans la fiction de Belvaux. 

La promesse de Chez Nous n'est pas tenue : le réalisateur souhaitait nous aider à comprendre le pourquoi du vote frontiste dans la région minière. En effet, pourquoi une ville ouvrière, traditionnellement de gauche, s'est-elle laissé séduire par le discours de Marine Le Pen ? Le film de Belvaux tombe à plat, car les gens qu'il vise, ces votants indécis qui ne sont pas idéologues, ne se s'identifieront en rien aux nazillons épinglés dans le film.

Une pub pour le FN ?


Je me suis même surprise, à écouter le discours d'Agnès Dorgelle (équivalent de Marine Le Pen incarné par Catherine Jacob) et lui trouver un certain charme, presque un verbe de gauche, avec son indignation concernant les immigrés exploités en France. Son discours a même provoqué chez moi une certaine empathie. Cette femme clame ne pas être raciste, mais victime du préjugé qu'implique son patronyme. Pas étonnant que Philippot ait qualifié le film de meilleur VRP du moment pour le FN. Belvaux atteindrait-il l'opposé du but qu'il se propose ? Seule la dernière phrase du discours d'Agnès Dorgelle, "Ils n'aimeront jamais la France comme nous" (pronom flou, encore) révèle la xénophobie de son point de vue.

Est-ce suffisant ? Le film de Belvaux est à la fois caricatural (réduire le soutien du FN à un groupuscule nazi et un médecin douteux) et trop nuancé : pas assez percutant sur l'idéologie raciste, antisémite et homophobe, non pas de la majeure partie des électeurs du parti, mais de ses dirigeants.

Le film aurait pu montrer une jeune femme brillante rapidement 
devenue  cadre du parti grâce à ses études, et qui découvre, lors de conversations dans les dîners entre militants, le vrai visage de l'extrême droite.

La journaliste Claire Checcaglini 
a en effet expliqué dans son livre la simplicité de faire carrière au Front National, pourvu que l'on "présente bien" et que l'on ait Sciences-Po inscrit dans le CV.





Sur France Culture, un ex-cadre du parti a raconté pourquoi il l'avait quitté. Il évoque ce qui est plutôt bien décrit dans le film de Belvaux : la sympathie apparente des militants FN envers les nouveaux venus, leurs flatteries, et le sentiment pour le /la novice d'intégrer une famille. Oui mais voilà, l'héroïne de Chez Nous ne correspond pas aux militants habituels du FN. Toujours d'après ce cadre repenti, les militants se divisent en trois catégories : les idéologues, les paumés (dont il dit avoir fait partie) et les arrivistes. 

Le FN manque en effet cruellement de militants, ce qui a incité ses membres à indiquer comme têtes de liste des gens qui ne l'ont pas demandé.



Le votant frontiste ne changera pas d'avis devant Chez Nous



Si Belvaux dénonce les manipulations et le cynisme du parti d'extrême droite, on est en droit de se poser la question de la réception du film : les spectateurs ne vont-ils pas conclure qu'il en est de même dans tous les partis ? 

Alors que faire ? L'une des rares émission qui m'ait semblé efficace pour que le votant frontiste change d'avis a été diffusée, une fois encore, sur France Culture : il s'agissait d'un reportage en trois parties, où des journalistes de la radio s'étaient rendus dans trois villes devenues frontistes dans les années 90 : Orange, Toulon et Vitrolles. 

Les habitants de ces villes étaient interviewés : comment leur vie a-t-elle changé à l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite ? Comment les associations, les intellectuels, les jeunes ont-ils souffert de ce changement de gouvernance ?

Chez Nous me donne envie de prendre ma caméra, me rendre à Hénin-Beaumont et à Béziers, et demander aux habitants comment leur vie et leur ville ont changé depuis Briois et Ménard.



Les films que l'on perdrait si le FN était au pouvoir



Bruno Mégret, en 95, avait fait licencier la directrice du cinéma local pour avoir organisé un festival du film gay. Philippe de Beauregard, maire FN du Vaucluse, a interdit tout récemment l'affiche de La Belle saison, "pas compatible avec ses idées."



Imaginez seulement le nombre de films que l'on perdrait si Marine le Pen était au pouvoir : Guillaume et les garçons, à table ! aurait-il pu sortir en salle ? Que dire du documentaire Merci Patron, ouvertement de gauche ? Que dire encore des documentaires ou fictions qui disent la difficulté d'être noir, d'être femme, d'être femme noire ?

Pensez à tous ces films que vous auriez ratés. Ce n'est qu'une fois que l'on a perdu quelque chose que l'on regrette le bulletin glissé dans l'urne.




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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !