dimanche 23 avril 2017

GLORY : QUI VEUT LAISSER DES MILLIONS ?





Par Clément

Bienvenue dans un monde absurde


L’humanité a une spécialité : elle peut rendre absurde ce qui ne l’est pas. 

Quand bien même on mène une vie de désespoir tranquille (dixit Henry David Thoreau), rien ne garantit que vous ne plongiez dans l'absurde tête baissée. C’est ce qui arrive souvent aux héros de cinéma, art de l’histoire kafkaïenne. Mais cela peut arriver dans la vraie vie. C’est le sujet de Glory, film bulgare indépendant.


Imaginez un cheminot sans le sou qui passe ses journées à visser mécaniquement des rails défectueux (comme le Charlot des Temps modernes de Charles Chaplin). Un jour, il trouve un sac de billets abandonné. Vu qu'il s'agit d'un brave type, au lieu de garder l’oseille, il le donne à la police. On l’élève au rang de héros national et on lui offre en récompense une montre...  garantie deux semaines. Une histoire absurde mais vraie, qui a inspiré les réalisateurs Kristina Grozeva et Petar Valchanov.



La pomme du discorde : une simple montre de marque Slava (traduction bulgare de Glory)
La pomme du discorde : une simple montre de marque Slava (traduction bulgare de Glory)


Le film Glory ajoute ceci : Tsanko, le protagoniste, possède une vieille montre à laquelle il tient, une Glory, (ce qui fait jeu de mot avec la gloire de ce héros ordinaire.) Il l'échange contre sa "récompense." Une haut-gradée a gardé l’ancienne montre, et lui n’a qu’un seul désir : récupérer sa bonne vieille "Glory".

Et là, c'est l’engrenage…





Pardon, Marla me paye à la blague pourrie.


McGuffin, ami du cinéma


C’est le principe même du McGuffin cher à Hitchcock : le prétexte pour lequel se chamaillent les personnages, dont le spectateur s’en fiche, et qui s’amuse de les voir courir après. Plus le prétexte est anodin, plus le film a des chances d’être drôle. Prenez le "Dude", le héros de The Big Lebowski des Frères Coen qui nous embarque dans une des aventures les plus loufoques de l’histoire du cinéma pour récupérer... un tapis. 



Jeffrey Lebowski alias le "Dude" (Jeff Bridges) dans The Big Lebowski des Frères Coen (1998)
Jeffrey Lebowski alias le "Dude" (Jeff Bridges) dans The Big Lebowski des Frères Coen (1998)



Dans un running gag systématique, chaque volet de L’Âge de glace (2002) voit Scrat courir après le même gland. Ses colossaux échecs déclenchent toujours des catastrophes.






Glory a l’originalité de proposer un McGuffin simultanément ridicule et grave. Ridicule car on parle d’une vieille montre. Grave car elle va mettre en avant une corruption politique que Tsanko Petrov (Stefan Denolyubov) va révéler, sans trop comprendre ce qui lui arrive. Dès lors, Julia Staykova (Margita Gosheva), la chargée de relations publiques du Ministère des Transports, va devenir son pire cauchemar.



Julia Staykova (Margita Gosheva) dans Glory
Julia Staykova (Margita Gosheva) dans Glory


On sent que les auteurs sont ulcérés par la corruption galopante de leur pays. Mais Staykova, la "méchante", est aussi un bourreau de travail, qui néglige son couple, cherche à expédier les affaires en un temps record.



Tzanko Petrov (Stefan Denolyubov) et Julia Staykova (Margita Gosheva) dans Glory de Kristina Grozeva et Petar Valchanov (2017).
Tsanko Petrov (Stefan Denolyubov) et Julia Staykova (Margita Gosheva) dans Glory de
Kristina Grozeva et Petar Valchanov (2017).



Un air de Ken Loach


Quand Daniel Blake, handicapé, veut juste ses allocations, une bureaucratie monstrueuse s'arrange pour ne pas lui donner satisfaction. D’ailleurs, le 
héros trop intègre de Glory, paria de la société (il est bègue, et se fait traiter comme un débile), issu de la classe ouvrière, n’aurait pas dépareillé chez le cinéaste britannique.

Les deux personnages passent pas mal de temps au téléphone, en attente, forcés d’écouter une ritournelle classique jusqu’à l’écœurement (Vivaldi pour l’un, Mozart pour l’autre). Comme chez Ken Loach, le système broie l’individu.



Dave Johns (Daniel Blake) et Hayley Squires (Katie Morgan) dans Moi, Daniel Blake, réalisé par Ken Loach (2016)
Dave Johns (Daniel Blake) et Hayley Squires (Katie Morgan) dans Moi, Daniel Blake, réalisé par Ken Loach (2016)

Le problème de Tsanko, c’est d'être honnête dans une société égoïste (il est même surnommé "l’imbécile de la Nation"). On sait ce qui arrive à ceux qui restent moraux dans un milieu qui ne l’est plus. Dans Jimmy's Hall, toujours de Ken Loach, Jimmy Gralton devient persona non grata dans son pays natal pour avoir résisté contre l’hypocrisie de l’Église et de l’État. Frank Serpico finira à l’hôpital dans le film de Sidney Lumet.



L'honnêteté ne paie pas



Le Ministère des Transports, menacé par des journalistes travaillant sur une affaire de corruption, veut faire diversion grâce à une cérémonie à la gloire de… l’intégrité. 



Ivan Savov (le ministre Kanchev) et Tzanko Petrov (Stefan Denolyubov) dans Glory
Ivan Savov (le ministre Kanchev) et Tsanko Petrov (Stefan Denolyubov) dans Glory

Ceci fait, Tsanko passe à la trappe, et il peut poireauter longtemps sans pantalon dans les toilettes sans qu’on se soucie de lui. Tous le voient que comme un outil.


Tsanko a fait le choix inverse des enfants de Millions, réalisé par Danny Boyle (2004), qui gardaient les billets que le destin avait mis sur leur route. C’était le départ d’une fable imparfaite mais qui avait le mérite d’exister.




Ironiquement, Tsanko s’en serait mieux sorti s’il avait gardé l’argent. L’honnêteté paye ? La réponse est non.


Trop long, trop lent


Malheureusement, le scénario de Glory adopte la forme de la nouvelle. Le trio de scénaristes se contente d’exposer la situation, en tire une ou deux conséquences prévisibles, puis c’est la fin. Dans ce format court, qui aurait convenu à un court-métrage de 30 minutes, le film aurait été un bloc d’humour noir engagé et captivant… Mais Glory dure 1h40 ! Le film ressemble donc à une succession d’interminables veillées d’armes où l’on attend le prochain rebondissement (un par demi-heure).




Comme le héros du film, on attend qu'il se passe quelque chose


L’humour du film est dilué dans un mélange des genres non assumé. L’histoire se veut un crescendo d’absurdités, comme dans les grandes comédies Hollywoodiennes des années 30, mais la mise en scène est naturaliste, caméra à la main, avec des longs plans fixes et un montage lent. 

Ce dilemme, Toni Erdmann, très similaire à Glory dans sa forme, l’avait résolu par un protagoniste plus actif, des personnages mieux dessinés et un humour plus osé. Mine de rien, le "bouseux honnête" contre "la femme politique méchante" c’est un peu juste, malgré deux excellents comédiens.


Essai non transformé 


Peu de choses se passent entre les interventions télévisées de Tsanko, qui servent de début d’acte pour chaque partie du film, comme si les auteurs avaient bien appris leur leçon des "nœuds scénaristiques" apprise à l'école de cinéma. Problème : ils ont oublié d’écrire de l'action entre ces nœuds !



Les réalisateurs de Glory : Kristina Grozeva et Petar Valchanov


La virtuosité nécessaire pour dénoncer le dérèglement du système manque à l'appel, faute à la réalisation. On n'est pas emporté dans la descente aux enfers de Tsanko. Tout se passe comme si les réalisateurs avaient placé la barre trop haut.


Glory, film engagé déguisé en comédie, partait d’une idée séduisante. Mais il vire au pensum statique. Dommage, pour une fois que le cinéma bulgare parvenait à se frayer un chemin dans nos contrées…


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