dimanche 7 mai 2017

BRAQUAGE À L’ANCIENNE : TROIS PAPYS FONT DE LA RÉSISTANCE





Par Clément


L’étoffe des rétros



Pour être personnage de film de casse, il faut multiplier les talents : stratégie, rigueur métronomique, vigueur pour les scènes d’action, improvisation… un peu de bouteille ou une pleine jeunesse, quand le cerveau est dans sa faste période, et le corps toujours en forme. Certes, on peut être un branquignol et quand même jouer à Spaggiari, mais la jurisprudence Un après-midi de chien devrait en refroidir plus d’un !


Quelque soit le casse, les protagonistes sont rarement au-delà de la cinquantaine. Aussi, quand le scénariste Edward Cannon propose à Martin Brest une histoire sur un trio de vieux messieurs qui deviennent braqueurs, le genre reçoit un bon coup de jeune ! En 1979, Going in Style était déjà un succès.


George Burns, Art Carney, et Lee Strasberg dans Going in Style, réalisé par Martin Brest (1979)
George Burns, Art Carney, et Lee Strasberg dans Going in Style, réalisé par Martin Brest (1979)

Voici donc Braquage à l'ancienne, version 2017 : Joe (Michael Caine), Willie (Morgan Freeman), et Albert (Alan Arkin), trois amis proches de la retraite, voient leur retraite partir en fumée : leur entreprise a (mal) joué avec leurs économies, et elle ferme pour se délocaliser au Viêt-Nam. Ils sont maintenant sans le sou, et l’expulsion leur pend au nez. Témoin d’un braquage, Joe, leader du groupe et grand-père de l'attachante Brooklyn (Joey King), tente un pari fou : braquer sa propre banque, complice de sa boîte, malgré la vigilance d’Hamer (Matt Dillon), agent du FBI.


Joe (Michael Caine), Willie (Morgan Freeman), et Albert (Alan Arkin) dans Braquage à l'ancienne, réalisé par Zach Braff (2017)
Joe (Michael Caine), Willie (Morgan Freeman), et Albert (Alan Arkin) dans Braquage à l'ancienne, réalisé par Zach Braff (2017)


Sujet à la Ken Loach, traitement Hollywoodien


Dans le film original, le trio braquait une banque pour tuer le temps. Mais en 2017, 
la crise économique a mis à genoux nombre d'Américains (et tant d'autres). Des scandales de fonds de pension ont éclaté. Joe est victime d’un crédit bancaire pervers présenté malhonnêtement.



"Les établissements banquiers sont plus dangereux que des armées prêtes au combat ; le principe de dépenser de l'argent à rembourser ultérieurement, sous le nom de crédit, est juste une future escroquerie à grande échelle " prophétisait Thomas Jefferson dès 1816 !


C’est donc par nécessité que le trio va violer la loi. Le fait que ce sont des seniors donne du piment à Braquage à l'ancienne : comment voler une banque quand on a les jambes faibles (voire un rein en grève) ?


Les trois lascars de Braquage à l'ancienne
Les trois lascars de Braquage à l'ancienne


Un sujet digne de Ken Loach, aussi grave que le calvaire de Daniel Blake. Mais comme l'original, Braquage à l’ancienne est une comédie qui s’amuse des déboires comme des ressources de la vieillesse. Le film exalte le courage des hommes face à l'adversité.

L’optimisme du film est très Hollywoodien, donc peu réaliste (y compris dans le final, plus gai que celui de 1979). En nos temps moroses, un peu de légèreté, c’est toujours ça de pris. Même le peu rigolard Ken Loach avait fait, avec La Part des anges, une comédie sur des parias de la société acculés au vol. Les jeunes sont une génération sacrifiée au même titre que le troisième âge. 


Le quatuor de La part des anges, réalisé par Ken Loach (2012) 



Ritournelle prévisible mais agréable


Le scénario de Theodore Melfi est paresseux. Il ne s'agit pas du burlesque de Prends l’oseille et tire-toi de Woody Allen, avec son braqueur minable. L’exposition dure autant que le vrai sujet de Braquage à l'ancienne : le casse et la confrontation avec le FBI. La faute aussi au réalisateur. J’aime beaucoup Zach Braff, depuis son rôle de médecin lunaire dans l’hilarante série Scrubs, il a réalisé deux films indépendants dignes d’intérêt, qui étaient des projets personnels.





Pour son troisième long-métrage, il hérite d’un film de commande où il n’est pas autant impliqué. Sa caméra est impersonnelle et freine le film, qui exige de la virtuosité. Il suffit de voir Insaisissables, volumes un et deux (aussi avec Michael Caine et Morgan Freeman), dont scénario et réalisation donnent le tournis. Braff a du mal à impulser du rythme au film – mais il a trois fois moins de budget aussi.

La description de la misère grandissante du trio ne suscite pas le vertige : sa mise en scène est trop conventionnelle. La fin est un peu trop longue, tandis que le plan est trop minimaliste pour convaincre. Braff se repose trop sur les talents de ses trois légendes, vrais atouts du film, qui s’encanaillent. C’est leur enthousiasme qui sauve Braquage à l’ancienne.

Brooklyn (Joey King), petite-fille de Joe, dans Braquage à l'ancienne
Brooklyn (Joey King), petite-fille de Joe dans Braquage à l'ancienne


Le mélange de suspense et d’humour, bien que prévisible, marche bien. Mention spéciale pour la course-poursuite entre une agente de la sécurité et… un caddie électrique, un des rares moments où le film touche l'originalité. 


Les mauvais coups de la vieillesse donnent quelques scènes attendues mais drôles. Les seconds rôles, de la sexagénaire très portée sur le sexe (Ann-Margaret) à la serveuse sarcastique (Siobhan Fallon Hogan) en passant par le sourd idiot (Christopher Lloyd) sont délicieux. Braquage à l'ancienne rend aussi hommage au système D : le vol se fait avec trois bouts de ficelle.


La serveuse Mitzi (Siobhan Fallon Hogan) dans Braquage à l'ancienne
La serveuse Mitzi (Siobhan Fallon Hogan) dans Braquage à l'ancienne


Cette bataille de trois David contre l'établissement Goliath rappelle le documentaire Merci, Patron ! de François Ruffin, où le réalisateur dupe le PDG de LVMH pour sauver de la faillite un couple de licenciés. On aime aussi la tranquille amoralité de Braquage à l’ancienne. La scène du premier braquage m’a rappelé Public Enemies de Michael Mann (2009), et ces voleurs au code d’honneur, refusant de toucher au portefeuille du contribuable. 


La joyeuse équipe de Merci Patron autour du réalisateur, François Ruffin (2016)
La joyeuse équipe de Merci Patron ! autour du réalisateur, François Ruffin (2016)


Laissez passer vos aînés !


Moralité de Braquage à l'ancienne : une société qui ne prend pas soin de ses aînés est condamnée. 

Quand le monde du cinéma réserve souvent les rôles-phares à de jeunes premiers, il est rafraîchissant de voir pendant 1h36 trois grands acteurs d'âge mûr. L’éloge de la débrouillardise de nos aînés fait chaud au cœur. Généralement, la vieillesse est au cinéma accolée au drame (comme Remember réalisé par Atom Egoyan en 2015), à la déréliction du corps et des sentiments.


Le casting de Braquage à l'ancienne
Le casting de Braquage à l'ancienne


Il faut voir Braquage à l’ancienne comme un divertissement sans surprise qui ne cherche pas à viser plus haut, et pour sa vision positive de nos aînés.





Un avis, une réaction ? Dites-le en commentaire !



Ça peut vous plaire :