mercredi 31 mai 2017

CANNES 2017 - VERS LA LUMIERE (HIKARI) : QUE VOIS-JE ?






Misako prête sa voix à l'imaginaire des spectateurs aveugles et leur décrit des films. Elle écrit le texte et le dit à mesure que l'image défile.



Des mots et des émotions


Vers la lumière n'est pas seulement une réflexion sur la difficulté de l'audiodescription. C'est une réflexion sur l'écriture au sens large, sur l'impossibilité de décrire avec exactitude les choses et les émotions. Le film illustre, en cela, la célèbre phrase de Beckett :


Words fail us.
Les mots nous manquent.

Entendre Misako décrire un film dans la première scène, c'est un peu comme entendre Truffaut en voix off commenter ses propres images. La mise en abyme est immédiate, puisque dans la salle, nous sommes tous spectateurs. Il faudrait presque fermer les yeux pour vivre l'expérience de la cécité, et se laisser guider par la voix de Misako.


Mais hélas, on raterait le questionnement central de Vers la lumière. Le film décrit par Misako montre un vieil homme face à la mer, et elle dit de son regard qu'il "déborde d'espérance."

Voilà le hic. Ce n'est pas comme ça que je lis le regard du vieil homme. Je ne le trouve en rien empli d'espoir. Il pourrait être triste, nostalgique, désespéré, même, mais certainement pas débordant d'espérance.

Misako en a trop dit. Elle recevra les critiques de spectateurs aveugles qui la conseillent sur l'écriture de son texte. Elle se fera surtout réprimander par Masaya, photographe de talent en passe de perdre la vue.




Masaya (Masatoshi Nagase) dans Vers la Lumière (Hikari) de Naomi Kawase (2017
Masaya (Masatoshi Nagase) dans Vers la Lumière (Hikari) de Naomi Kawase (2017)

Misako a commis le crime de sa profession : empiéter sur l'imaginaire du public.

L'une de mes amies travaille comme médiathécaire pour les aveugles et les gens empêchés de lire. Je n'avais pas compris, jusqu'à Vers la lumière, pourquoi elle défendait si ardemment la voix de synthèse pour les audiolivres. Elle argumente que seule la voix de synthèse, parfaitement neutre, permet au malvoyant de faire sa propre lecture du texte, d'en tirer sa propre interprétation.




Une leçon pour les écrivains et les critiques de cinéma



Dans Vers la lumière, Naomi Kawase offre une leçon éclatante aux écrivains mais aussi aux critiques de cinéma, ce qui explique peut-être l'accueil mitigé du film à Cannes.


La réalisatrice nous dit en substance : Êtes-vous sûr.e de ce que vous avez vu ? Êtes-vous certain.e que votre interprétation est la bonne, ou même qu'elle est pertinente ? Ne plaquez-vous pas votre grille de lecture personnelle sur un film qui dit tout autre chose ?




La réalisatrice Naomi Kawase
La réalisatrice Naomi Kawase


Après avoir écrit plus de 400 articles en trois ans sur ce blog, je vois la difficulté de donner la lecture d'un film par écrit, surtout lorsqu'il s'agit de sujets brûlants ou d'un film à lectures multiples.



C'est, comme pour Misako dans Vers la lumière, le public qui me rappelle la relativité de mon interprétation. Vos commentaires me disent quotidiennement à quel point un film change de sens en fonction de celui ou celle qui regarde.




Vers la lumière porte bien son titre



Alors je vous le dis sans détour : le film de Kawase est magnifique. Et quand je dis "le film de Kawase est magnifique" je ne dis rien de plus que "J'ai trouvé le film magnifique." Je n'impose pas mon point de vue, je le propose. Le film a été reçu moyennement à Cannes, ce qui veut dire, bien sûr, qu'on peut ne pas être touché.e. Mais Hikari, de son titre original, est encore meilleur que Les Délices de Tokyo, de la même réalisatrice.

Vers la lumière
porte bien son titre. La photo est splendide, les paysages somptueux. La quête du père pour Misako est peut-être trop appuyée et convenue, mais sa rencontre avec Masaya est extraordinaire. Entre celle qui souhaite affûter son regard et celui dont le regard se brouille naît une amitié particulière. 


Masaya (Masatoshi Nagase) et Misako (Ayame Misaki) couple de Vers la lumière
Masaya (Masatoshi Nagase) et Misako (Ayame Misaki) couple de Vers la lumière

La sincérité et la beauté de Ayame Misaki et le charisme de Masatoshi Nagase apportent beaucoup aux personnages.


Le drame intime de Masaya, dont le métier de photographe représente toute sa vie, est bouleversant.

Vous connaissez le questionnaire de Proust ? A la question "Quel serait votre plus grand malheur ?" Il a répondu :


"Devenir aveugle."

Cette trouille est fréquente, notamment chez les artistes. Parce que j'écris, j'admets que la cécité m'effraie également. Comment écrire sur le cinéma quand on n'y voit plus ?


D'où mon empathie pour Masaya, qui doit renoncer à sa passion parce qu'il perd la vue. Je sais bien que perdre la vue n'est pas perdre la vie. C'est en trouver une autre par les autres sens, et elle peut être riche... et belle. Mais ce n'est pas le propos de Vers la lumière.


Ma palme du cœur



Naomi Kawase me dit que je suis la seule à voir le film que je vois. D'aucuns m'en voudront que ma lecture n'épouse pas la leur, et pourtant, je continuerai d'écrire.


J'espère vous avoir donné envie de voir Vers la lumière, ma palme du cœur pour Cannes 2017.


Dites-moi si vous ressentez la même chose. Ou non. Racontez-moi quelle est votre palme du cœur. Et si elle est autre que la mienne, donnez-moi envie de changer de regard.


Un avis, une réaction ? Dites-le en commentaire !


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