samedi 20 mai 2017

LE ROI ARTHUR : TOU AS TOUÉ MON PÈRE, PRÉPARE-TOI À MOURIR





Par Clément


Chevaliers très spéciaux


Dans la mise en scène de 1987 de Peter Sellars pour l’opéra Don Giovanni de Mozart, le séducteur du XVIIe siècle devenait un voyou de Harlem accro au sexe comme à l’héroïne. 






Sellars nous rappelait que nous sommes maîtres de notre destin, et rejetait le déterminisme des origines. On peut être un gangster et avoir le tempérament d’un prince.

C’était d’ailleurs le cas dans les films de Scorsese. Plus encore chez Coppola, dans sa trilogie du Parrain. Ses personnages sont des princes cruels et flamboyants en costard de mafieux. 

Alors pourquoi ne pas raconter l’histoire d'un Roi Arthur devenu chef de gang, et qui tient entre ses mains le destin du monde ? Qui mieux que Guy Ritchie, spécialiste en déboulonnages de statues du Commandeur, pour s’y atteler ? 



Quand il était bébé, Arthur (Charlie Hunnam) a vu son père et sa mère mourir sous les yeux de son oncle Vortigern (Jude Law). Vortigen avait signé un contrat léonin pour ravir la couronne à son frère Uther. 


Bon, faut pas le dire, mais Guy Ritchie nous refait Hamlet.




Mais revenons à Arthur. Élevé par des prostituées, il dirige un petit gang avec Bedivère (Djimon Hounsou) son bras droit . Après une pénible confrontation avec des Vikings alliés à Vortigern, sa destinée prend une nouvelle voie : il doit devenir le chef de la rébellion contre le roi fratricide. 

 Cette fois, Guy Ritchie nous fait un remake du Parrain.





Arthur se fera aider par une Mage (Àstrid Bergès-Frisbey).

On peut ne pas aimer Guy Ritchie, mais il fait partie de ces cinéastes qui ont réussi à forger un style personnel, immédiatement reconnaissable. J’étais curieux de voir comment dans Le Roi Arthur : la légende d’Excalibur, son style décapant allait se mêler à la légende arthurienne.


Charlie Hunnam (Arthur) dans Le Roi Arthur : la légende d'Excalibur de Guy Ritchie (2017)
Charlie Hunnam (Arthur) dans Le Roi Arthur : la légende d'Excalibur de Guy Ritchie (2017)


Guy Ritchie fait-il son cinéma ?


Lorsque Ritchie nous raconte des histoires de gangsters, son montage ultra-rapide, ses effets tape-à-l’œil (ralentis et accélérés en tous genres), le gros son de la BO, les dialogues assassins… fonctionnent, parce que le milieu urbain de ces films correspond à ce style contemporain.


Dans Sherlock Holmes (où Watson était joué déjà par Jude Law) il dépoussiérait la naphtaline sous laquelle le grand détective  dormait. Il en faisait un héros qui se servait autant de ses poings que de sa tête. Le réalisateur nous présentait Holmes en homme de son temps, et là encore, son style moderne convenait, n’en déplaise aux puristes. L’année suivante, la série Sherlock reprenait un tel paradigme, avec encore plus de succès. 



Jude Law (Dr. John Watson) et Robert Downey Jr. (Sherlock Holmes) dans Sherlock Holmes, réalisé par Guy Ritchie (2009)
Jude Law (Dr. John Watson) et Robert Downey Jr. (Sherlock Holmes) dans Sherlock Holmes, réalisé par Guy Ritchie (2009)


Un mélange de Chrétien de Troyes et Snatch




La mise en scène de Le Roi Arthur : la légende d’Excalibur relève du pur Guy Ritchie : le montage full speed de l’enfance d’Arthur, l’interrogatoire du chef des Culottes noires qui juxtapose présent et flashbacks, personnages bourrus... 


L’objectif du film était clairement de mélanger Chrétien de Troyes et Snatch. Les critiques ont surtout descendu le film à cause de cela. À mon sens, ils auraient dû reprocher à Ritchie de ne pas avoir respecté cet esprit jusqu'au bout.


Charlie Hunnam (Arthur) et Àstrid Bergès-Frisbey (Le Mage) dans Le Roi Arthur : La légende d'Excalibur
Charlie Hunnam (Arthur) et Àstrid Bergès-Frisbey (Le Mage) dans Le Roi Arthur : La légende d'Excalibur



Irrespectueusement vôtre


Ken Russell fut un des premiers cinéastes à avoir mis en scène des personnages historiques de façon anachronique. Dans Lisztomania, il racontait la vie du compositeur-virtuose (joué par Roger Daltrey) sous la forme d’un opéra-rock bigarré.


John Waters, cinéaste américain le plus dingo du XXe siècle, avait raconté dans Cry-Baby sa vision très personnelle du Roméo et Juliette de Shakespeare. Les amants ne sont pas perdus dans une guerre entre deux familles, mais entre deux bandes de jeunes, l’une voulant imposer le rock’n’roll, l’autre le doo-wop, le tout dans une mise en scène foldingue.


Johnny Depp et Amy Locane dans Cry-Baby de John Waters (1990)
Johnny Depp et Amy Locane dans Cry-Baby de John Waters (1990)

 
Dans Marie-Antoinette de Sofia Coppola, la cinéaste captait des tranches de vie de la reine avec une esthétique à la fois "branchée" et baroque, à l’image de sa BO allant de Rameau au New Wave.



Kirsten Dunst (Marie-Antoinette) dans Marie-Antoinette de Sofia Coppola (2006)
Kirsten Dunst (Marie-Antoinette) dans Marie-Antoinette de Sofia Coppola (2006)


Guy Ritchie pris entre deux feux


Le Roi Arthur : la légende d’Excalibur n’est pas assez irrévérencieux, et je ne parle pas de la vérité historique, où les  "arrangements" étaient attendus.

Le réalisateur hésite entre faire de l’Heroic Fantasy, et un "Ritchie movie". Son dilemme saute aux yeux en écoutant les dialogues : ils sont ternes pour la plupart, loin des vannes à 100 à l’heure qui rythment habituellement les films de Ritchie. Lorsque les personnages du Roi Arthur s’envoient des piques en langage familier, Ritchie se restreint vite, car il souhaite garder en même temps la solennité de la Fantasy. 

Peter Ferdinando (Mercie), Annabelle Wallis (Maggie), et Jude Law (Vortigern) dans Le Roi Arthur : la légende d’Excalibur
Peter Ferdinando (Mercie), Annabelle Wallis (Maggie), et Jude Law (Vortigern) dans Le Roi Arthur : la légende d’Excalibur

Quiconque a vu les meilleures adaptations de Fantasy au cinéma connaît le viatique : plans larges, batailles épiques, personnages en grand nombre, tous complexes, orchestre symphonique… Rien de tout cela chez Ritchie, qui se heurte à un genre qui lui va mal. La Fantasy est pourtant miscible dans la parodie, il n’y a qu’à voir le cycle loufoque du Disque-Monde de Terry Pratchett pour s’en convaincre.


Mais Ritchie, chose inhabituelle, se prend trop au sérieux. Il aligne tous les poncifs de la Fantasy au premier degré. Ses personnages sont transparents, il n’use d'aucun sous-texte philosophique. La magie de son monde se réduit à des épées qui brillent, des colossaux animaux et des yeux (ceux de la belle Àstrid Bergès-Frisbey) qui s’illuminent en CGI. La photographie très sombre ne tire aucun parti des paysages, réels ou non. Bref, il n’a pas le brio de Peter Jackson

Àstrid Bergès-Frisbey (Le Mage) dans Le Roi Arthur : la légende d’Excalibur
Àstrid Bergès-Frisbey (Le Mage) dans Le Roi Arthur : la légende d’Excalibur


Ce qui tue vraiment Le Roi Arthur : la légende d’Excalibur est son montage épileptique (95% des plans durent moins de deux secondes). En conséquence, toutes les scènes d’action sont illisibles et font mal aux yeux. Dans un film d’action, c’est un comble. On profite à peine des quelques jolis plans comme la Dame du Lac. Le spectateur ressent une certaine frustration devant tous ces combats ratés. 


Sir Bedivere (Djimon Honsou) menant l'armée d'Arthur dans Le Roi Arthur : la légende d'Excalibur de Guy Ritchie (2017)
Sir Bedivere (Djimon Honsou) menant l'armée d'Arthur dans Le Roi Arthur : la légende d'Excalibur


Charlie Hunnam et Jude Law, atouts du film


Pourtant, le film compte plusieurs atouts. D’abord son rythme infernal. Impossible de s’ennuyer tant les péripéties s’enchaînent vite. 120 minutes de film, sans aucun temps mort, il y a de quoi applaudir. Le film est certes très chargé, mais ne tombe jamais dans la surenchère.

Arthur est le grand atout du film. Il est porté par un Hunnam éblouissant de force physique, comme à l'époque de Sons of Anarchy. Il l'était aussi récemment dans The Lost City of Z de James Gray. Il s'agit d'un anti-héros qui refuse d'affronter son destin.

Charlie Hunnam (Arthur) dans Le Roi Arthur : la légende d'Excalibur
Charlie Hunnam (Arthur) dans Le Roi Arthur : la légende d'Excalibur

Arthur, après plein de rejets, se résout à devenir héros non par conviction, mais que parce qu’il est le seul capable de soulever l’Angleterre contre Vortigern.

Jude Law en méchant (on remarque que dans Retour à cold mountain, Hunnam et Law jouaient les rôles inverses) est l'autre atout du film.

Jude Law (Vortigern) dans Le Roi Arthur : la légende d'Excalibur
Jude Law (Vortigern) dans Le Roi Arthur : la légende d'Excalibur

Vortigern impressionne par son tragique et sa cruauté raffinée. En sacrifiant au sens propre l’amour au profit de la puissance, Vortigen agit comme les personnages des grands mythes occidentaux. L’horrible créature tricéphale qui fait passer à Vortigern ces odieux marchés, aux promesses et aux prophéties trompeuses, rappelle les trois sorcières du Macbeth de Shakespeare.


Albérich maudit l'amour pour voler l'or du Rhin, toile de Franz Heigel (1866)
Albérich maudit l'amour pour voler l'or du Rhin, toile de Franz Heigel (1866)

Un blockbuster délavé 




Pas à l’aise avec les codes de l’épique, Guy Ritchie échoue à y infuser son style. Le Roi Arthur : la légende d’Excalibur est un blockbuster délavé, dont le montage frénétique étouffe l’originalité. Il ne méritait pas, toutefois, son four critique et commercial : le duel des rois emporte l’adhésion grâce au soin accordé à l’écriture des deux personnages, et aux acteurs très investis. On préférera quand même Excalibur de John Boorman, voire Sacré Graal ! des Monty Python.



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