dimanche 4 juin 2017

CANNES 2017 - L’AMANT DOUBLE : FRÈRES DE SANG










Par Clément

Bonjour public, viens jouer avec moi


Souvent, le cinéma est pareil à un gaz noble : en présence du public, il ne « change pas », reste un produit fini. On peut réagir après coup, et en écrire la critique. Mais François Ozon est un joueur. Il aime, dans ses films, dialoguer avec son public : il lui demande d’être actif, non pour saisir un scénario difficile, mais parce qu’il doit prendre position. Le cinéma d'Ozon n’existe pas sans l’œil du spectateur, qui lui donne son sens. En cela, il est à l’opposé de "l’art pour l’art" défendu par Paul Valery.




8 femmes, drame cruel parce qu'observé par un public extérieur, se change en comédie de boulevard. 

Le cinéma d’Ozon ressemble au chat de Schrödinger, à la fois mort et vivant (non identifié) tant que la boîte (le film) n’aura pas été ouvert (vu). 



Chat de Schrödinger T-shirt Big Bang Theory Sheldon



L’Amant double est de ces films-là. Il révèle une nouvelle part d’Ozon : après le drame intime, à la réalisation épurée, de Frantz, place au thriller manipulateur, à la mise en scène virtuose.



Chloé (Marine Vacth), jeune femme surveillante dans un musée, se sent mal dans sa peau, dans son ventre, surtout. Elle consulte un psychiatre, Paul Meyer (Jérémie Renier). Après plusieurs séances, ils tombent amoureux et emménagent ensemble. Un jour, Chloé découvre que Paul a un frère jumeau, Louis (joué par le même acteur). Ce jumeau est également psy, mais se révèle manipulateur et dominateur, quand Paul est gentil et attentionné. Elle est attirée malgré elle par le pervers narcissique, et va se battre pour échapper à son emprise.

Premier plan du film : Chloé a des cheveux tombant à la verticale sur son visage, comme autant de barreaux de prison. Deuxième plan : l’intérieur d’un vagin observé par une gynécologue. En deux plans, Ozon donne les ingrédients de son film : le thriller et le sexe.



Louis (Jérémie Renier) et Chloé (Marine Vacth) dans L'amant double de François Ozon (2017)
Louis (Jérémie Renier) et Chloé (Marine Vacth) dans L'amant double de François Ozon (2017)


Moi, beau et méchant


L’amant double, c’est trois films en un : une étude de caractère sur les jumeaux, un thriller et un film sur l’addiction au sexe.


Le film est proche de La double énigme, réalisé par Robert Siodmak : Scott, psychiatre, tombe amoureux de Ruth, qui subit l'influence de sa jumelle Terry. Terry aimerait garder Scott pour elle toute seule. 




Olivia de Havilland joue deux jumelles dans La double énigme réalisé par Robert Siodmak (1946)
Olivia de Havilland joue deux jumelles dans La double énigme réalisé par Robert Siodmak (1946)

Les genres sont inversés (une femme et deux hommes) dans L’amant double, mais on retrouve la folie, la violence et la manipulation. Le titre original du film de 1946, The Dark Mirror, correspond à ce que représente Louis par rapport à Paul.


La mise en scène d'Ozon évoque De Palma, pour la virtuosité et les plans en trompe-l’œil. Les jaillissements d’horreur rappellent Cronenberg, aussi auteur d’un excellent film sur la gémellité : Faux-semblants, mais aussi Alien, avec une scène "d’accouchement". L’esprit du film est hitchcockien. Les escaliers sans fin, l’influence d’une parente décédée (mais l’est-elle ?) rappellent Sueurs froides, le twist final et l’explication "médicale" (qui ne figurait pas dans le roman de Joyce Carol Oates dont le film s’inspire), renvoient à Psychose. L’Amant double dépasse ces influences par la sollicitation du spectateur.



Paul (Jérémie Renier) et Chloé (Marine Vacth) dans L'amant double
Paul (Jérémie Renier) et Chloé (Marine Vacth) dans L'amant double


Si les jumeaux rivaux sont rarement vus ensemble, c’est parce que leur haine s’exprime par le corps de Chloé, terrain de leur lutte. Lorsqu’elle est avec Louis, Chloé est lessivée, violentée. Avec Paul, sa sérénité bascule vers la méfiance, la paranoïa, elle devient tendue. Chloé ne cherche pas seulement à reprendre le contrôle de son âme, mais aussi de son corps. Les jumeaux de L’amant double, cherchant à détruire l'un l’autre, quitte à se faire passer pour l’autre, rejoignent l’androïde d’Alien Covenant, qui cherche à tuer son jumeau



Michael Fassbender incarne deux androïdes jumeaux dans Prometheus (2012) et Alien : Covenant (2017)
Michael Fassbender incarne deux androïdes jumeaux dans Prometheus (2012) et Alien : Covenant (2017), réalisés par Ridley Scott

Dans L'Amant double, Jérémie Renier est saisissant, particulièrement quand il incarne le psychotique Louis.



Un film plus thriller qu’érotique


Le côté thriller érotique est très réussi. L’amant double y arrive en semant un réseau de symboles comme autant de mailles d’un filet. Un filet qui emprisonne Chloé et le spectateur. Le chat empaillé, immobile, forme un écho avec une autre femme, prisonnière à jamais de son lit. Les innombrables miroirs agissent comme des garde-fous de la "norme". Lorsqu’ils se brisent, c’est toujours quand Chloé est au centre d’une violence. Ozon filme ces miroirs avec une inventivité proche d’Orson Welles à la fin de La Dame de Shanghaï



Quant à l’érotisme du film, il est original car il n’excite pas, comme celui de Basic Instinct, mais choque, effraie. La séquence où Chloé s’imagine faire l’amour aux deux jumeaux est proche du cinéma d’horreur par d’excellents effets spéciaux. Même la scène la plus "chaude" créé le malaise, par la domination écrasante de Louis. L’érotisme est au service de la tension, au lieu de la gratuité qui se trouve parfois dans l’excellent film de Verhoeven.



Michael Douglas et Sharon Stone dans Basic Instinct, réalisé par Paul Verhoeven (1992)
Michael Douglas et Sharon Stone dans Basic Instinct, réalisé par Paul Verhoeven (1992)


Le bal des détraqués


Verhoeven, justement, n’est pas loin, car L’Amant double baigne dans les mêmes eaux troubles que Elle. Le personnage d’Isabelle Huppert y joue un jeu pervers avec son violeur pour reprendre le contrôle d’elle-même.




Isabelle Huppert dans Elle, réalisé par Paul Verhoeven (2016)
Isabelle Huppert dans Elle, réalisé par Paul Verhoeven (2016)


De même, L’amant double parle de l'attirance d’une femme pour un pervers narcissique dont elle connaît la toxicité. Ce combat entre raison et passion rappelle Mon Roi, de Maïwenn, portrait d’une femme en prise avec "le roi des connards", selon les mots mêmes du personnage de Cassel dans le film. Mais chez Ozon, l’addiction n’est pas amoureuse, seulement sexuelle. Félicitations à Marine Vacth, à l’aise dans des rôles ambigus, très sensuels.


Cependant, le dérangement était déjà présent chez Chloé, qui se comporte au début comme l’Anna M. de Michel Spinosa, érotomane obsédée par son psy (puis par le second, les transferts, ce n’est pas la joie…). Par un glissement ironique, c’est Louis qui va prendre cette place, en essayant de s’introduire toujours plus dans la vie de Chloé, comme le personnage d’Isabelle Carré s’immisçait dans celle du personnage de Gilbert Melki. 




Isabelle Carré dans Anna M. de Michel Spinosa (2007)
Isabelle Carré dans Anna M. de Michel Spinosa (2007)



Anna M. se terminait sur une fin ouverte, comme L’Amant double : Chloé semble avoir retrouvé sa liberté avant que le dernier plan remette tout en cause (comme le menaçant plan final de Basic Instinct). 


Chloé (Marine Vacth) face à Louis (Jérémie Renier) dans L'amant double
Chloé (Marine Vacth) face à Louis (Jérémie Renier) dans L'amant double



L'Amant double : sexiste ou féministe ?


J’aurais voulu mettre une note maximale à L’Amant double tant le film est maîtrisé. Malheureusement, il me semble qu’Ozon tombe parfois dans des travers sexistes. Il exonère le comportement de victim-blaming de Paul, sensé être la balise morale du film, (comme Hitchcock innocentant Mark Rutland de son viol conjugal sur Marnie).



Dans la scène de confrontation avec son jumeau, Paul critique Chloé. Qu’elle lui pardonne tout sans rechigner me paraît facile. Quant à la scène où Chloé tente de repousser Louis, dans une position de violeur, avant de lui céder avec joie (et non avec sidération) elle me apparaît détestable. Elle rejoint ce dicton emblématique de la culture du viol : "Non veut dire oui." Louis est un salaud, mais cela n’excuse pas cette complaisance.


Paul (Jérémie Renier) et Chloé (Marine Vacth) dans L'amant double
Paul (Jérémie Renier) et Chloé (Marine Vacth) dans L'amant double

Je ne pense pas qu’Ozon souhaite défendre des thèses sexistes, mais dans notre société actuelle, le regard masculin sur le désir féminin est souvent biaisé, et cela nuit à son film. Une misogynie inconsciente grevait un autre film sur le double : Enemy.

L’Amant double commet une faute similaire à Cinquante nuances de Grey : oublier la différence entre le sexe violent (qui peut attirer certaines femmes) et la violence sexuelle (qui semble attirer Chloé). 


Chloé (Marine Vacth) dans L'amant double
Chloé (Marine Vacth) dans L'Amant double

L’amant double se rachète un peu par l’abnégation de Chloé à détruire la domination masculine. Ozon est tout entier derrière elle, et souhaite qu’elle retrouve sa liberté de femme dans un monde d’hommes. Cette idée féministe parcourt le film, et me semble exprimer les vraies intentions d’Ozon plus que ces relents sexistes. Elle évitait cela car l’héroïne ne recherchait pas les agressions du violeur. 


Un film qui ne laisse pas indifférent


J’aurais voulu mettre la caméra d’or au film. Les relents sexistes me font baisser ma note. C’est rageant car L’amant double est un redoutable thriller, un cauchemar mortel et vénéneux. On tremble devant l’ordalie de Chloé, tout en restant muet d’admiration devant ce scénario à tiroirs, sa mise en scène inventive, ses scènes d’amour filmées comme des scènes de violence et inversement, compliment autrefois adressé à Hitchcock, et que mérite François Ozon.


Jérémie Renier, Jacqueline Bisset, François Ozon, et Marine Vacth à Cannes pour L'amant double
Jérémie Renier, Jacqueline Bisset, François Ozon, et Marine Vacth à Cannes pour L'amant double


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