vendredi 4 août 2017

PIRE SOIRÉE : 50 NUANCES DE GRAS








Par Clément

Pire Soirée : navet sociologique ?


J’ai une grande affection pour le générique de True Blood. En une minute trente, il nous parle des thèmes de la série. Si l’on y regarde de plus près, il résume les tares de l’Amérique : regard ambigu sur le sexe, goût pour le sang et la violence, racisme, religion dévoyée, obsession de l’expiation et de la purification, et j'en passe.





Navet gras, Pire soirée étale généreusement sa vulgarité pendant 1h40, mais involontairement, se montre révélateur sur la décadence des valeurs américaines.

Jessica Thayer (Scarlett Johansson), est candidate à la Chambre des Congrès des États-Unis. Avant de se marier avec Peter (Paul W. Downs, co-scénariste du film), elle part à Miami pour son enterrement de vie de jeune fille. Elle est accompagnée de ses amies Alice (Jillian Bell), à l’amitié "collante", Pippa (Kate McKinnon), australienne allumée, Frankie (Ilana Glazer) et Blair (Zoë Kravitz, vue récemment dans Big Little Lies), deux ex qui se regardent en chiens de faïence.

À peine arrivées dans la grande maison que Jess a louée, Alice tue accidentellement un strip-teaseur/prostitué qu’elles avaient invité. 

C’est le début d’une nuit de cauchemar…

Scotty (Colton Haynes) et Blair (Zoë Kravitz) dans Pire soirée de Lucia Aniello (2017)
Scotty (Colton Haynes) et Blair (Zoë Kravitz) dans Pire soirée de Lucia Aniello (2017)

Girls just want to have fun


Le synopsis vous dit quelque chose ? Il est presque identique à celui de Going to Brazil, soit l’un des pires navets français de cette année. On y retrouve les mêmes défauts : platitude des dialogues et surenchère vulgaire, gags putassiers, hystérie des personnages, surjeu des actrices, scénario insensé, BO assourdissante, histoire et personnages faussement transgressifs.

Extrait de Going to Brazil de Patrick Mille (2017)
La bande de Going to Brazil de Patrick Mille (2017)

Le meurtre accidentel d’un.e prostitué.e dans une bachelor(ette) party était déjà le sujet de Very bad things de Peter Berg, pas grandiose, mais bien moins écœurant. Autant dire qu’on est loin de l’originalité.


Le cadavre encombrant était traité avec plus de drôlerie dans Mais qui a tué Harry ? réalisé par Hitchcock (sans parler de l’excellent épisode de Clair de Lune : Le mort récalcitrant).

Philip Truex, John Forsythe, et Edmund Gwenn dans Mais qui a tué Harry ? réalisé par Sir Alfred Hitchcock (1955)
Philip Truex, John Forsythe, et Edmund Gwenn dans Mais qui a tué Harry ? réalisé par Sir Alfred Hitchcock (1955)


Les enterrements de vie de jeune fille les plus fun au cinéma


Pourtant, il est possible de raconter de bonnes histoires d’enterrement de vie de jeune fille (ou de garçon). Sans aller chercher le bijou sombre qu’est La nuit des maris, pièce magistrale du scénariste Paddy Chayefsky (auteur de Network) qui devint un film, Very bad trip était suffisamment malin. Il ne se concentrait pas sur la fête elle-même, mais sur ses conséquences, avec un puzzle hilarant à reconstituer. Dans le genre trash, Bachelorette était le plus audacieux, donnant raison à la phrase de Francis Poulenc "La vulgarité n'est bonne que si elle est bien trouvée."



Lizzy Caplan, Kirsten Dunst, et Isla Fisher dans Bachelorette de Leslye Headland (2012)
Lizzy Caplan, Kirsten Dunst, et Isla Fisher dans Bachelorette de Leslye Headland (2012)

Le trash de Bachelorette fonctionnait car c’est par lui que les femmes du film oubliaient leurs frustrations, en détruisant les interdits sociaux d’une société hypocrite. Pour ces raisons, Bad Moms, film certes pas exempt de défauts, tenait son pari en montrant des femmes se révolter par l’outrance contre les carcans sociaux. La vulgarité ne marche jamais mieux que quand elle dénonce par la satire. Livrée à elle-même, elle n’est que lourdeur, et c’est malheureusement le cas de Pire soirée.

Blair (Zoë Kravitz), Alice (Jillian Bell), Jess (Scarlett Johansson), Frankie (Ilana Glazer), et Pippa (Kate McKinnon) dans Pire soirée
Blair (Zoë Kravitz), Alice (Jillian Bell), Jess (Scarlett Johansson), Frankie (Ilana Glazer), et Pippa (Kate McKinnon) dans Pire soirée

Une Amérique schizophrène


Pire soirée dénonce sans le vouloir le double discours de l’Amérique sur la violence et le sexe. Le dégoût de bon aloi devant les mares de sang se mue en extase. Dès lors qu’un méchant baigne dans son sang, c’est du beau spectacle. Se servir d'un revolver au-delà de la légitime défense devient carrément fun.


S’il n’y a aucune honte à s’être défendue en ôtant la vie d’un bad guy, en tirer fierté, en composer une chanson comique, être élevée au rang d’Héroïne avec un grand H résume bien le goût des Américains pour la violence. 

Cela m’a rappelé cette scène d’anthologie du Justicier de New York, nanar de la saga Death Wish où Paul Kersey se fait applaudir par toute la rue après avoir descendu un voleur minable (et en oubliant de récupérer son bien).





On a du mal à imaginer que tuer quelqu’un de sang-froid, si abject soit-il, ne laisse aucune séquelle psychologique lorsqu’on n’est pas "entraîné", a fortiori quand vous êtes une gentille middle-class workingirl, c’est pourtant ce qui arrive. Michael Cimino, comme tant d’autres, avait lancé que l’Amérique s’était construite sur la violence. Même cette comédie lourdingue lui donne raison.




Un discours hypocrite


La posture hypocrite de Pire soirée sur le sexe n’est pas moins désolante (que le film soit dirigé et co-écrit par une femme n’y change rien). 

Alice est travaillée par sa libido ; on est content qu’elle aime le sexe, mais cette obsession du pénis – elle sature les décors et les discussions de verges ou de tout autre ersatz qui vibre, jusqu’à la caricature – c'est la seule caractéristique du personnage. 

Traduction : si une femme aime le sexe elle est définie exclusivement ainsi. La Katie de Bachelorette était aussi très "demandeuse", mais ce n’était qu’une facette de sa personnalité, tout comme la Abbie de 20th Century Women, dans un registre plus subtil.

Pippa (Kate McKinnon) et Alice (Jillian Bell) dans Pire soirée
Pippa (Kate McKinnon) et Alice (Jillian Bell) dans Pire soirée

Ah, si, on peut considérer l’amitié "collante" d’Alice pour Jess, qui découle de sa solitude, et comme le film l’énonce implicitement… de son manque de sexe. On n’en sort pas. 

Aux USA, la sexualité des femmes les plus "actives" à l’écran continue de poser problème : quand elle n’est pas un alibi sexiste, elle appelle le châtiment, comme ici vu que c’est l’appétit sexuel d’Alice qui cause leur nuit de terreur (si, si). 

Jess (Scarlett Johansson), Alice (Jillian Bell), Frankie (Ilana Glazer), et Blair (Zoë Kravitz) dans Pire soirée
Jess (Scarlett Johansson), Alice (Jillian Bell), Frankie (Ilana Glazer), et Blair (Zoë Kravitz) dans Pire soirée


Du faux progressisme


J’avais reproché à Going to Brazil de réhabiliter à sa manière les thèses misogynes de l’hystérie, maladie soi-disant féminine. Pire soirée va dans la même direction, avec une étonnante transposition du "syndrome Trinity", popularisé par Matrix. Trinity, femme d’action choc, est en réalité exclusivement vue sous le prisme amoureux du héros. Derrière son côté badass, il s'agit d'un personnage féminin à la remorque du masculin, sans autonomie. 


Même principe dans Pire soirée :  ce n’est pas parce qu’une femme est forte en gueule qu’elle est libre.


Blair (Zoë Kravitz), Frankie (Ilana Glazer), Jess (Scarlett Johansson), et Alice (Jillian Bell) dans Pire soirée
Blair (Zoë Kravitz), Frankie (Ilana Glazer), Jess (Scarlett Johansson), et Alice (Jillian Bell) dans Pire soirée

Le couple lesbien et mixte se veut moderne, mais n’apporte rien à l’histoire.


L'ode à l'amitié féminine dans les épreuves sonne aussi faux que dans Going to Brazil. Jess est entièrement passive (sauf au climax, qui use jusqu'à la corde notre tolérance à la fiction). Après le désastre Lucy et le piteux Ghost in the shell, on est en droit de s’inquiéter des choix de films de Scarlett Johansson. 


Jessica "Jess" Thayer (Scarlett Johansson) dans Pire soirée de Lucia Aniello (2017)
Jessica "Jess" Thayer (Scarlett Johansson) dans Pire soirée

Pippa s’en sort mieux, à l'origine des rares bons gags du film (son accent australien à couper au couteau est savoureux). Il faut dire qu’elle est incarnée par la pétillante Kate McKinnon, l’un des meilleurs atouts du Saturday Night Live. Le couple de Demi Moore et Ty Burrell n’est prétexte qu’à deux scènes vite expédiées.

Lea (Demi Moore) et Pietro (Ty Burrell) dans Pire soirée
Lea (Demi Moore) et Pietro (Ty Burrell) dans Pire soirée


Comédie poids lourd… vraiment lourd


On se dit qu’il aurait été plus judicieux de suivre les tribulations de Peter à rejoindre sa dulcinée. Pire soirée n'est pas drôle plus de cinq minutes, et c’est surtout grâce aux emmerdes du fiancé : le vaudeville de la station-service est réussi, pour peu qu’on aime l’humour en-dessous de la ceinture, encore. 



Blair (Zoë Kravitz) et Frankie (Ilana Glazer) dans Pire soirée
Blair (Zoë Kravitz) et Frankie (Ilana Glazer) dans Pire soirée

Sur 1h40, le répétitif a le temps de devenir pénible, comme l’a récemment démontré Baywatch, qui rivalise avec Pire soirée côté vide scénaristique et sexisme ambiant.


Dans le genre "fête qui part en sucette", autant revoir le classique The Party de Blake Edwards (1968).


Le casting de Pire soirée de Lucia Aniello (2017)
Le casting du film


Pire soirée, au-delà de ses caricatures, ses valeurs anachroniques nappées de trash, se regarde de deux façons : au premier degré, et c’est alors irregardable ; ou comme un involontaire documentaire sur le déclin de la comédie américaine, voire de l’Amérique tout court.


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