mercredi 27 septembre 2017

CANNES 2017 - UN BEAU SOLEIL INTÉRIEUR : SIX PERSONNAGES EN QUÊTE DE SCRIPT



Juliette Binoche dans Un beau soleil intérieur de Claire Denis (2017)

 



Par Clément


Regarde les hommes valser


Claire Denis aime les sujets peu agréables : les liens difficiles entre Noirs et Blancs dans S’en fout la mort, le cannibalisme dans Trouble Every Day (à l’honneur cette année dans le formidable Grave de Julia Ducournau), survie et répression en temps de guerre dans White Material.


Dans Un beau soleil intérieur, le sujet est plus social : comment trouver l’amour quand on est quinqua, divorcé.e, et sans argent ? Bref, comment refaire sa vie quand les belles années sont révolues? 


Keep calm mid-life crisis


Telle est la situation d’Isabelle (Juliette Binoche), artiste peintre sans grand succès. Après son divorce, elle valse entre plusieurs hommes : Vincent, un banquier abject (Xavier Beauvois), un jeune acteur (Nicolas Duvauchelle), son ex-mari François (Laurent Grevill), Sylvain, un homme très sensible (Paul Blain), un autre homme doux et fin (Alex Descas, habitué des films de la réalisatrice). Elle se heurte à la lâcheté ou l’indisponibilité de ses partenaires, mais aussi à ses propres entraves.


Le premier jour du reste de sa vie


Si notre bonheur ne doit pas dépendre d'autrui, la solitude peut vite devenir pénible. Qu'Isabelle passe son temps à chercher un nouvel homme n'est pas sexiste en soi. Plusieurs films et séries ont parlé du choc du divorce ou de la mort du / de la conjoint.e, alors qu'on est plus tout jeune. Côté masculin, on ne peut oublier le superbe Manhattan de Woody Allen. 


Woody Allen et Meryl Streep dans Manhattan de Woody Allen (1979)



Cependant, bien des œuvres se focalisent sur l’ex-épouse. Deux monuments dans le genre sont Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman, où Marianne réapprend l’autonomie après l’explosion de son mariage avec l’infidèle Johan, et la série Six feet under où Ruth Fisher fait de même après le décès de son époux.



Ruth Fisher (Frances Conroy) dans la série Six feet under, créée par Alan Ball (2001-2005)
Ruth Fisher (Frances Conroy) dans la série Six feet under, créée par Alan Ball (2001-2005)
 

Récemment, De plus belle, avec Florence Foresti, traitait aussi de la difficulté de revenir dans le jeu de la séduction et de l’amour à un age mûr. Sous un prisme plus comique, c’est le sujet de l’amusante série Girlfriends’ Guide to Divorce. Liza Miller de la série Younger s’invente une nouvelle identité de jeune première, et batifole avec un beau jeune homme, belle revanche après une vie maritale morose.


Liza Miller (Sutton Foster) dans la série Younger créée par Darren Star (2015-)
Officiellement 26 ans. En réalité, 40. Liza Miller (Sutton Foster) dans la série Younger créée par Darren Star (2015-)


Le point commun de ces œuvres est un certain optimisme (oui, même chez Bergman) dans cette quête du bonheur après l’arrachement du divorce, grâce à ces femmes qui agissent, tombent, se relèvent jusqu’à la victoire.



Un Beau soleil intérieur : vide et réac


Un beau soleil intérieur sera sans doute mon navet de l’année, tant ses tares se ramassent à la pelle. Le film part dans tous les sens : 

- Isabelle rencontre un homme, elle discute de tout et de rien (surtout de rien)
- Elle fait l’amour ou pas, l’homme a une réaction négative (comme de sucer ses doigts après le sexe (je n’invente rien, c’est vraiment un motif de dispute)
- Isabelle pleure, passe à un autre homme… et le schéma se répète quatre fois ! 

S'ensuit une coda interminable, et… fin.



Isabelle (Juliette Binoche) et le jeune acteur (Nicolas Duvauchelle) dans Un beau soleil intérieur de Claire Denis (2017)
Isabelle (Juliette Binoche) et le jeune acteur (Nicolas Duvauchelle) dans Un beau soleil intérieur de Claire Denis (2017)


Si les cinq hommes sont différents, les dialogues, les flux et reflux des relations sont identiques. Certes, Un beau soleil intérieur nous montre l’ordalie que constitue de recommencer sa vie tardivement, et la répétition épuisante du quotidien, mais la copie conforme des scènes épuise aussi le public (la salle s’est vidée peu à peu pendant la séance).

Le plus terrible est qu’Isabelle n’est définie que par le regard de ses hommes. Elle ne fait que réagir à leurs actions, ne prend aucune initiative. Ainsi, le rendez-vous interminable avec le jeune acteur où chacun ne cesse de demander à l’autre ce qu’il veut faire/dire. Exprimer l’incommunicabilité moderne, c’est bien, le souligner à chaque réplique, c’est lourd. Antonioni faisait presque rien dire à ses personnages, et on en était ravis.




Isabelle (Juliette Binoche) dans Un beau soleil intérieur
Isabelle (Juliette Binoche) dans Un beau soleil intérieur


Un faible portrait de femme


Il y a bien quelques diversions, lorsqu’Isabelle claque la porte au nez (littéralement) du banquier imbuvable. La plupart du temps, Un beau soleil intérieur charge trop la barque. Malgré cela, elle va reprendre les mêmes défauts d’un sexiste Bridget Jones Baby : Isabelle est systématiquement en supplication devant les hommes, passive, et néglige son travail. Elle n'est guère plus qu’un concept, la représentation générique d’une femme célibataire d’aujourd’hui.


Isabelle (Juliette Binoche) et Vincent (Xavier Beauvois) dans Un beau soleil intérieur
Isabelle (Juliette Binoche) et Vincent (Xavier Beauvois) dans Un beau soleil intérieur

En pleureuse incessante, Juliette Binoche nous navre après nous avoir éblouis dans Sils Maria, film bien plus fin sur les questionnements existentiels que l’on se pose en atteignant l’âge mûr
On se croirait devant un mauvais documentaire.

Un beau soleil intérieur ne raconte rien, et se complaît trop dans les malheurs de son héroïne. C'est un désolant portrait de femme. Isabelle va même jusqu’à écouter les conseils d’un fâcheux (joué par Bruno Podalydès).


Fabrice (Bruno Podalydès) dans Un beau soleil intérieur
Fabrice (Bruno Podalydès) dans Un beau soleil intérieur

Christine Angot fait son cinéma


Pour être honnête, je ne pense pas que Claire Denis soit la plus à blâmer : elle réussit quelques idées de mises en scène comme un renforcement de couleurs vives quand Isabelle rit au restaurant, ou une scène sexuelle initiale filmée au plus près des visages, crue et sans glamour. Son talent est sinon complètement paralysé par un scénario écrasant de lourdeur, co-signé par Christine Angot. Là, on comprend mieux le désastre.



Christine Angot, co-scénariste de Un beau soleil intérieur
Christine Angot, autrice et co-scénariste de Un beau soleil intérieur


Au risque d’exagérer, je dirais qu’Un beau soleil intérieur est avant tout un film de Christine Angot : une la chronique dont l’intime vire à la prétention. Isabelle est de tous les plans, et ses hommes sont autant de fantômes. Surtout, on reconnaît Angot dans des dialogues catastrophiques. La plus belle scène du film, un slow romantique, est d'ailleurs la seule où ce caquetage s'arrête enfin.



Isabelle (Juliette Binoche) dans Un beau soleil intérieur
Isabelle (Juliette Binoche) dans Un beau soleil intérieur


Tous les sentiments des personnages sont dits, toutes leurs pensées sont verbalisées, leurs hésitations s’expriment par des répétitions continuelles. Ce néo-réalisme dégénéré qui nous vient d’une Nouvelle Vague qui n’en finit pas de finir, empoisonne le cinéma français depuis longtemps. Bavard jusqu’à la lassitude, le film, au lieu de montrer, explique. Il n’y a que le génie naturel de Gérard Depardieu pour donner à la fin un semblant d’intérêt à ces mots plats.



Le voyant (Gérard Depardieu) dans Un beau soleil intérieur
Le voyant (Gérard Depardieu) dans Un beau soleil intérieur


Il joue un voyant alternant la morale à trois sous du film : « soyez open » (sic) et des effets barnum irritants. Et encore, il ne nous évite pas l’ennui.


Tous les clichés du cinéma français


Face à ce pilonnage de phrases creuses, Denis a bien du mal à sortir des plans fixes et des champs-contrechamps mécaniques. Et lorsque Un beau soleil intérieur tente l’humour, c’est pire. Tant qu’à parler avec humour d’une divorcée à la libido encore frétillante, autant voir Pas si simple de Nancy Meyers. On se demande pourquoi la réalisatrice a laissé cette autrice si pénible pénétrer son univers avec sa plume absconse, son néant thématique, ses personnages pâlots.




Le casting de Un beau soleil intérieur
Le casting du film


Le cinéma français n’a pas de chance : ou bien il pêche par trop de cérébralité précieuse, comme dans le dernier Desplechin, ou bien il sombre dans la comédie laborieuse, ou encore, comme ici, dans le naturalisme sur-écrit. Hors de ces voies majoritaires, le cinéma de notre pays trouve une audace qui lui donne sa valeur, comme L'Amant double et 120 battements par minute l'ont montré cette année. 

Un beau soleil intérieur s’impose sans peine comme le navet de Cannes 2017, et l’un des plus irritants films de l’année.

 



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