lundi 23 octobre 2017

BLADE RUNNER 2049 : ANALYSE DU FILM ET EXPLICATION DE LA FIN (SPOILERS)






Blade Runner 2049 (2017) de Denis Villeneuve


   


Face à mes étudiants, j'ai un jour posé la question :

"Qu'est-ce qui me différencie d'un robot ?"

- Les lunettes ! A lancé un jeune.

Les autres ont réfléchi longuement. Il faut dire qu'on bossait sur "Le robot qui rêvait" la nouvelle d'Asimov.

Puisque la plupart des jeunes à qui vous donnez un texte à lire ne le lisent pas, il faut souvent se contenter du titre en guise d'introduction. Et quel titre !

Un titre qui dit que les robots rêvent, c'est la promesse que les robots sont un peu des hommes.




Wall-E dans le film Pixar éponyme réalisé par Andrew Stanton (2008)
Wall-E dans le film Pixar éponyme réalisé par Andrew Stanton (2008)



Que faut-il pour rêver ? 


Une conscience. À la fin de la nouvelle Asimov, le robot est considéré comme une menace. À trop rêver, on finit par se rebeller, car on a pris conscience de sa condition.

Des robots et des hommes


C'est ce qui se passe pour les réplicants qui se rebellent dans Blade Runner numéro 1. 

Les réplicants Pris (Daryl Hannah) et Roy Batty (Rutger Hauer) dans Blade Runner, réalisé par Ridley Scott (1982)
Les réplicants Pris (Daryl Hannah) et Roy Batty (Rutger Hauer) dans Blade Runner, réalisé par Ridley Scott (1982)

Un peu trop humains, un peu trop intelligents, Il deviennent une menace pour la race humaine. 

Mais Asimov est plus complexe. La frontière entre l'homme et le robot n'a jamais été claire. Dans la nouvelle "Le Robot qui rêvait", les deux femmes qui interrogent Elvex semblent déshumanisées. C'est le robot qui apparaît le plus humain des trois.

Dans Blade Runner de Ridley Scott, il s'agit de traquer les réplicants qui ont mal tourné. C'est là que le personnage de Harrison Ford, alias Rick Deckard, entre en scène. C'est un blade runner, sorte de super-flic dont la mission est d'arrêter les réplicants rebelles.

Le "Blade Runner" Rick Deckard (Harrison Ford) dans Blade Runner
Le "Blade Runner" Rick Deckard (Harrison Ford) dans Blade Runner

À la fin du film de 1982, il tombait amoureux d'une replicante. On se demandait même s'il n'était pas réplicant lui-même.

35 ans après, Denis Villeneuve emmène Blade Runner à l'étape suivante. Pour éviter la rébellion des robots, ils sont conditionnés. Une machine leur répète des phrases en boucle pour s'assurer qu'ils restent bien machines eux-mêmes.

Ce conditionnement est directement inspiré de Huxley : dans Le Meilleur des mondes, les citoyens étaient conditionnés au bonheur à coup de cassettes audio qui leur répétaient en boucle des phrases conformistes pour qu'il les gardent en tête toute leur vie.

Le K Ryan Gosling


Ryan Gosling joue K dans Blade Runner 2049 : l'un de ces robots nouvelle génération, qui ne se rebelleront pas, conditionnés comme il faut. C'est un robot si parfait, en fait, qu'il est à son tour désigné pour traquer les réplicants rebelles qui courent toujours les rues de Los Angeles.


K (Ryan Gosling) dans Blade Runner 2049 réalisé par Denis Villeneuve (2017)
K (Ryan Gosling) dans Blade Runner 2049 réalisé par Denis Villeneuve (2017)


Le personnage de Robin Wright dit à K : « Vous avez pas d'âme, et vous n'en avez pas besoin. » Pas d'âme, peut-être, mais une conscience. Quand sa mission consiste à tuer un enfant qui serait né d'une androïde, il hésite.

Cet enfant caché représente un espoir pour les robots rebelles, qui y voient la possibilité d'affirmer leur « humanité ».

K traque donc l'enfant avec des scrupules. Il souffre aussi de solitude. Il possède donc à domicile une compagne-domestique, Joi.

Joi (Ana de Armas) dans Blade Runner 2049
Joi (Ana de Armas) dans Blade Runner 2049

Dans cette suite de Denis Villeneuve, les robots eux-mêmes ont des robots...

Déjà dans Soleil Vert, en 73, les femmes étaient réduites au rang de mobilier. Cette fois, elles sont de tendres animaux de compagnie, belles et aimantes. Comme dans Minority Report, où le personnage de Tom Cruise discute avec l'hologramme de son fils décédé, K n'aime que des ombres.

Il souffre donc de sa condition d'androïde et se pose des questions d'éthique, même s'il ne sait ne sait pas les formuler.

Les meilleurs films qui mettent en scène des robots parlent en réalité des êtres humains. À travers la quête de K, on revient aux classiques du cinéma et même de la littérature : la recherche des origines. K pourrait bien avoir un destin à la Moïse, et libérer ses frères robots. C'est là aussi une obsession d'Asimov.

La recherche des origines était déjà l'objet d'Intelligence Artificielle de Spielberg (2001) où un enfant robot rêvait d'être un petit garçon véritable.


Spielberg est obsédé par deux mythes : Peter Pan (on l'a vu dans Hook en 90) et Pinocchio. L'enfant robot dans A. I. Intelligence Artificielle recherche la fée bleue qui exaucera son souhait.

David (Haley Joel Osment) face à la fée bleue (voix : Meryl Streep) dans A.I. Intelligence artificielle de Steven Spielberg (2001)
David (Haley Joel Osment) face à la fée bleue (voix : Meryl Streep) dans A.I. Intelligence artificielle de Steven Spielberg (2001)



K, dans Blade Runner 2049, se rêve aussi de chair et d'os. 




Souvenirs, souvenirs (Attention Spoilers à partir d'ici)


Quel est l'autre chose qui sépare l'homme du robot ? Le souvenir. Comme tous les androïdes de la fiction de Villeneuve, K a des souvenirs. Mais il s'agit de souvenirs factices implantés dans son système, pour lui donner un peu d'humanité, mais pas trop.

Il est cependant un souvenir qui est plus vivace que les autres : K est petit garçon, harcelé par des garnements, qui, semble-t-il, souhaitent lui voler un petit cheval de bois, où est inscrit une date - probablement sa date de naissance.

Date de naissance ? Et si c'était lui, le robot né ? Non pas une machine, mais un enfant désiré, né par miracle d'une femme-robot ? Un vieil arbre où cette date est inscrite éveille sa curiosité. Le voilà parti sur les traces de sa propre histoire.

Il va alors à la rencontre du Dr Ana Stelling, qui crée les souvenirs des androïdes. Elle lui révèle que son souvenir s'est réellement produit. Elle paraît elle-même bouleversée.

Premier twist du film : K serait l'enfant né d'une androïde. Lui qui s'est toujours cru robot, serait-il un homme ?

Pour en avoir le cœur net, il lui faut faire face à Rick Deckard, héros du premier film. Quand K débarque dans le grand appartement de Rick, ce dernier se croit en état d'arrestation. 

Rick Deckard (Harrison Ford) dans Blade Runner 2049
Rick Deckard (Harrison Ford) dans Blade Runner 2049


Il s'était enfui illégalement avec une réplicante, Rachel, 30 ans auparavant.

Villeneuve a l'intelligence de laisser planer le doute quant à la véritable identité de Deckard : homme ou androïde, on ne le saura sans doute jamais. Je penche cependant pour l'homme véritable, puisqu'il a eu un enfant avec Rachel, androïde dont il était amoureux.

On s'attend donc à des retrouvailles du type « Je suis ton père », ce qui serait savoureux pour l'un des acteurs d'origine de la saga Star Wars. Il n'en sera rien. Le scénario est plus fin.


Le docteur Ana Stelling s'avère être l'enfant prodige, celui né de Rick et Rachel. 
Le Dr. Ana Stelline (Carla Juri) de Blade Runner 2049
Le Dr. Ana Stelline (Carla Juri) de Blade Runner 2049




C'est pourquoi elle est bouleversée en voyant défiler le souvenir de K. Il s'agit de son propre souvenir, implanté dans le système de l'androïde. Un artiste met forcément un peu de lui-même dans ses oeuvres : les souvenirs des androïdes n'échappent pas à la règle.

Rick Deckard, pour éviter à sa fille Ana d'être traitée comme un cobaye ou un monstre de foire, fait en sorte d'effacer toute trace d'elle et la laisser s'enfuir. Il créé donc deux identités différentes, une fille et un garçon, pour que la fille puisse disparaître. K se méprend au coeur du film : il croit que la fille (sa soeur) est morte et qu'il est le petit garçon disparu.

C'est Rick qui a brouillé les pistes, comme il l'explique à K à la fin.


Un film truffé de références


Les souvenirs, ça marche aussi pour les fans de Blade Runner. Je parle beaucoup d'Asimov dans cette chronique, mais Villeneuve fait aussi des clins d'oeil à Philip K. Dick, auteur du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? qui a inspiré le Blade Runner de 82. On voit en effet un origami en forme de mouton sur un bureau au début du film.






On retrouve dans Blade Runner 2049 la pub Coca présente dans le premier volet, en plus d'une pub Sony, distributeur du film (pourquoi s'emmerder ?) et d'une autre pour Atari, référence du jeu vidéo depuis les années 70.



Ceci est une console de jeu vidéo Atari. On ne rit pas.
Ceci est une console de jeu vidéo Atari. On ne rit pas.


Les amateurs de la scène de sexe à trois (K, Joi et Mariette, la prostituée) se rappelleront d'une scène similaire dans Her (2014) où le héros se tapait son OS à la voix de Scarlett Johansson grâce à une femme en chair et en os.



Joi (Ana de Armas) et Mariette (Mackenzie Davis) dans Blade Runner 2049
Joi (Ana de Armas) et Mariette (Mackenzie Davis) dans Blade Runner 2049


Un beau moment de cinéma


Denis Villeneuve nous propose une suite passionnante de Blade Runner, en poussant un  peu plus loin la réflexion sur la frontière entre l'homme et la machine. Le sourire de Ryan Gosling à la toute fin, quand Rick lui demande pourquoi il a fait tout ça pour lui ("Que suis-je pour toi ?") est un très beau moment de cinéma. 

Si l'on a la triste confirmation que K n'est en fait qu'un androïde, j'ai eu une envie folle de lui faire un câlin, et de lui dire :

"Oui, tu es spécial. Et je t'aime."




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