mardi 24 octobre 2017

THE SQUARE, PALME D'OR 2017 : LA TÊTE AU CARRÉ




    

Par Clément


Beaucoup de bruit pour rien ?



Christian (Claes Bang) est conservateur d’un grand musée d’art contemporain de Stockholm. À ce titre, il doit veiller sur la promotion de "The Square", un carré lumineux de 4 mètres sur 4 tracé sur le sol. Une plaque indique que l’intérieur de ce carré doit être un espace d’entraide et de tolérance. Si on s’y trouve et qu’on demande de l’aide, alors les spectateurs devraient en apporter.

Naïf ? Bizarrement, cette œuvre conceptuelle va complètement chambouler le musée, son conservateur, et son entourage. Aux côtes de Christian, nous avons son assistant Michael (Christopher Laessø), Anne, une journaliste (Elisabeth Moss). Nous avons aussi un garçon hargneux (Elijandro Edouard) et un performeur artistique (Terry Notary) qui vont secouer ce microcosme de notre société.






Avec The Square, Ruben Östlund signe une œuvre austère et dense. Sens de l’art contemporain, difficulté de trouver un équilibre entre promotion d’une œuvre et l’œuvre elle-même, perte de repères d’un homme qui ne sait plus se comporter avec ses semblables… la Palme d’or 2017 s’attaque à des sujets pointus, au risque d’être intransigeant. On peut discerner deux axes dans le film : une humanité qui appelle à l’aide, et son hypocrisie.


À l’aide !


The Square exprime ce besoin viscéral de demander de l’aide. Mais Östlund est sans illusions sur l’égoïsme de notre monde. Prisonniers de codes rigides, de la peur de voir notre ego fracassé, et surtout d’une certaine lâcheté devant la souffrance de l’autre, les appels à l’aide sont ou ignorés ou entendus trop tard.


Anne (Elisabeth Moss) dans The Square de Ruben Östlund (2017)
Anne (Elisabeth Moss) dans The Square de Ruben Östlund (2017)

Christian est un égocentrique. Dans sa vie professionnelle, il est dans l'incommunicabilité avec ses collaborateurs. Dans sa vie sentimentale, il est pris au piège de sa virilité : que ce soit lors d’une scène post-coïtale surréaliste, ou dans son refus d'assumer ce qu’il ressent pour son coup d’un soir.

Christian finit par bâcler son travail, et sa négligence aura un retour de flamme spectaculaire. 

Le garçon hargneux (Elijandro Edouard) dans The Square
Le garçon hargneux (Elijandro Edouard) dans The Square

L’excellent Claes Bang interprète avec sobriété cet homme perdu, devenu égoïste sans s’en rendre compte. Mais il n’a pas encore franchi l’étape suivante, celle de Faute d’amour où il se serait ôté toute sensibilité. The Square n’est pas un pensum pessimiste, les remords tardifs de Christian montrent un espoir malgré tout, contrairement au film réalisé par Andreï Zviaguintsev.

Bad Buzz


Comme circonstance atténuante, on peut dire que Christian n’a aucun modèle dans son entourage : son assistant falot, un employé qui engueule le public qui part vers le buffet dix secondes trop tôt, une paire de geeks qui ensevelissent l’œuvre d’art sous une promotion racoleuse. Östlund ne critique pas l’art contemporain comme pouvait le faire Art de Yasmina Reza, mais dès la première scène nous rappelle qu’une des premières règles d’un musée est de faire de l’argent, pour survivre.

Christian (Claes Bang) dans The Square
Christian (Claes Bang) dans The Square

La dérive publicitaire de l’oeuvre par deux pubards aussi talentueux qu'insupportables montre les limites du marketing, et la difficulté d’intéresser le public à des arts dont l’âge d’or semble passé (peinture, et sculpture, notamment). Peu importe que le buzz soit positif ou non, du moment qu’il existe. The Square est féroce.




Traité d’hypocrisie


Dans une sécheresse qui évoque Bergman, Östlund démonte nos mécanismes d’hypocrisie. Lorsque Christian emmène ses enfants voir "The Square", il les invite à presser un des deux boutons d’une installation : le gauche pour dire "Je fais confiance aux gens", le droit pour dire "Je ne fais pas confiance aux gens". Le compteur indique que 42 personnes disent faire confiance aux gens contre 3 pensant l’opposé. Pourtant, il est impossible de voir la moindre confiance dans ce film.


Anne (Elisabeth Moss) et Christian (Claes Bang) dans The Square
Anne (Elisabeth Moss) et Christian (Claes Bang) dans The Square

Il a aussi peur des basses classes sociales, des émigrés, des déclassés, et dirige ses préjugés contre eux, malgré sa honte d’agir ainsi. L’oeuvre comme révélateur d’un public qui ne le mérite pas, ou pédant, c’était déjà un sujet de l’hilarant Musée haut Musée bas de Jean-Michel Ribes.

Parodie du Radeau de la Méduse de Gericault dans Musée haut musée bas de Jean-Michel Ribes (2008)
Parodie du Radeau de la Méduse de Gericault dans Musée haut musée bas de Jean-Michel Ribes (2008)

Le climax du film est éloquent là-dessus : lorsqu’un performeur imite un animal sauvage, le gratin des hautes classes s’amuse d’abord de son "animalité". Mais plus la performance avance, plus le malaise s’installe, tant sa violence latente met à nu la lâcheté humaine, qui préfère regarder ailleurs pour ne pas voir des spectacles d’horreur. Ce n’est que par la force rassurante d’une foule aveugle et bête qu’une réaction est possible.

Le performeur (Terry Notary) dans The Square
Le performeur (Terry Notary) dans The Square

Mais quelle importance, puisqu’en pressant le bouton droit, on se convainc qu’on est courageux, puisqu’on fait confiance ? A ce titre, le performeur tient le même rôle que Toni Erdmann, dont le comportement outrancier révélait les scléroses sociales. Et comme lui, son comportement est contestable.

Toni Erdmann (Peter Simonischek) dans Toni Erdmann de Maren Ade (2016)
Toni Erdmann (Peter Simonischek) dans Toni Erdmann de Maren Ade (2016)


Une démonstration trop longue


The Square voit ses développements tourner court. Après avoir exposé une idée, Ruben Östlund la réitère sans y apporter du neuf. Le film a une grande densité de thèmes, mais ceux-ci sont simplement énoncés et répétés plus loin. Tout le problème de la publicité est énoncé dès la première scène avec le duo geek, cet arc narratif ne développera rien de plus. Le problème entre classes sociales est de même exprimé dès la première rencontre avec le petit garçon. A l'inverse, l'assistant de Christian n'a pas le temps de se développer, vite évacué de la narration.

Michael (Christopher Laessø) et Christian (Claes Bang) dans The Square
Michael (Christopher Laessø) et Christian (Claes Bang) dans The Square

Le film dure 2h25, et est d’une lenteur certes assumée, avec tout plein de plans fixes, ce qui rend l’ensemble fatigant. On note aussi un problème d’équilibre : le climax du film arrive trop tôt, au détriment de la dernière partie. L'artiste, incarné par Dominic West, de The Wire aurait pu être un atout du film s'il n'était pas cantonné à une seule scène.

Par sa narration éclatée, sa radicalité, sa lenteur, son contenu, The Square est une œuvre aussi conceptuelle que l’oeuvre éponyme, elle divise obligatoirement ; on y verra un chef-d’oeuvre, un pensum prétentieux et lourd, ou comme moi un peu des deux.



Une palme d'or audacieuse


Le casting du film The Square de Ruben Östlund (2017)
Le casting du film

La palme d’or 2017 est un choix courageux et raccord avec les habitudes cannoises, dans un amour des films sans concession. L’engagé Almodovar aurait préféré 120 battements par minute, mais son jury en a décidé autrement. 

Même si je ne le défends pas entièrement, allez voir The Square : c’est le genre de films qui possède autant d’interprétations que de spectateurs. J’aurais préféré que la suprême récompense revînt à un autre film exigeant, mais plein de chaleur humaine et de beauté visuelle, Hikari. 

Il faut reconnaître, cependant, que ce sont des œuvres comme The Square qui font du cinéma un art toujours à redécouvrir.



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