jeudi 2 novembre 2017

CARRÉ 35 : L'ABSENTE






À ma mère


Apparemment, sa soeur est morte d'un souffle au coeur. Le souffle au coeur, jolie expression pour camoufler le drame de partir d'un coup, à n'importe quel moment. J'écris soeur et coeur et je me rends compte qu'une seule lettre change. Eric Caravaca cherche sa soeur, et avec elle un coeur absent, celui de sa famille qui a si bien gardé le secret qu'il ne reste rien de Christine, morte à l'âge de trois ans.

Le secret de famille, c'est bien plus que le drame de l'enfant perdue. Il faut retourner à Casablanca pour percer le mystère. Le Maroc, terre d'où les parents d'Eric ont été arrachés. Le cinéaste montre très bien l'hypocrisie coloniale, avec les commentaires des actualités françaises sur les bienfaits du colonialisme, en voix off sur des images de massacres.

Le carré 35, c'est un bout de cimetière où le cinéaste espère retrouver la trace d'une existence, d'une vie avant la sienne, celle de sa soeur aînée.

Il filme à merveille sa mère, qui ment si bien, avec sa sincérité de presque vieille dame, son regard intelligent et ses cheveux gris.


La mère d'Eric Caravaca dans son documentaire, Carré 35 (2017)
La mère d'Eric Caravaca dans son documentaire, Carré 35 (2017)

Caravaca sait filmer les non-dits familiaux, la tristesse du souvenir. Sa mère, pour rester digne, ne dira rien de son chagrin perçant dans sa voix qui se brise, une seconde à peine.

En me racontant sa soeur, le Maroc et l'Algérie, Eric m'a en fait parlé de moi. De la difficulté qui est la mienne de parler à ma mère des choses douloureuses. On ne parle pas à une mère juive de la Shoah, voilà tout. On ne la questionne pas sur son père, mort quand elle avait 12 ans, d'avoir vécu les camps dans sa propre jeunesse. On n'évoque pas devant elle que l'on est allé chercher son propre nom sur le site de Yad Vachem, et qu'on l'a trouvé 11 fois. 11 personnes dont on sait le destin résumé en un mot dans un vaste tableau : 

FUSILLÉ

On ne lui dira pas qu'on aimerait y chercher également le nom de son père à elle, mais qu'on n'ose pas, de peur de voir d'autres mots affreux : "gazé", "disparu", "mort de maladie." On ne lui dit pas, parce que cette mère-là pleure. 

Mais peut-être qu'un jour on fera un film sur cette grand-mère qui sauva jadis des habitants d'Ouradour sur Glane avant le massacre. Sur cette résistante qui cacha des bijoux dans ses cheveux, et se déguisa en bonne soeur - oui, en bonne soeur - pour échapper aux Nazis. C'est justement grâce au déguisement qu'elle entendit, lors d'une confession, l'épouse d'un officier allemand venue avouer le massacre du lendemain pour soulager sa conscience.

Peut-être qu'un jour je ferai un film, ou un bouquin, ou les deux. Et ce sera l'oeuvre de ma vie.

Carré 35 a curieusement un effet apaisant. Le documentaire révèle que la recherche des origines et la poursuite du secret ne sont jamais vaines.

Caravaca manque tant d'images de sa soeur qu'il en créé 24 par seconde pendant 1h07, à savoir 96 480, pour garder la trace de sa quête d'une trace.

Tolstoï écrit au début d'Anna Karénine

Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais les familles malheureuses le sont chacune à leur façon.

Je ne sais pas si la famille du réalisateur est malheureuse, mais elle est si belle dans sa peine retenue. 

Allez voir Carré 35, que vous soyez du Maroc, d'Algérie ou d'ailleurs. Que votre famille couve des secrets ou soit un livre ouvert.

Carré 35 est un film qui donne envie de faire le vôtre.



D'autres films sur l'obsession de la trace :


      


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