dimanche 26 novembre 2017

MADAME : ROSSY, PRINCESSE DES COEURS


Maria (Rossy de Palma) n'est pas dans le conte de fées qu'elle espère dans Madame


              


Par Clément

La Règle du jeu


Treize à table ! 


Pour Bob Fredericks (Harvey Keitel), l’événement ne signifie rien. Mais son épouse Anne (Toni Collette) est superstitieuse. Elle ne souhaite pas attirer de malédiction sur le dîner mondain que ce couple d’Américains fortunés installé à Paris a organisé. Anne ordonne donc à l'une de ses bonnes, Maria (Rossy de Palma), de se joindre au dîner en se faisant passer pour une Princesse des Asturies. 

Sous l’oeil choqué d’Anne, et celui, plus ironique, de son beau-fils Steven (Tom Hughes) se produit l’impensable : David (Michael Smiley), noble, est séduit par cette "princesse", qui compte bien ne pas dévoiler la supercherie. 



Maria (Rossy de Palma) dans Madame
Maria (Rossy de Palma) dans Madame

Or, les Fredericks ne sont pas loin de la ruine. Pour l’éviter, ils doivent attendre que David authentifie un tableau du Caravage que le couple veut mettre en vente. Lui dévoiler le pot-aux-roses pourrait compromettre leur unique porte de sortie. 

Maria (Rossy de Palma) et David (Michael Smiley) dans Madame d'Amanda Sthers (2017)
Maria (Rossy de Palma) et David (Michael Smiley) dans Madame d'Amanda Sthers (2017)


Un début en trompe-l’oeil


L’habileté de Madame est son scénario, constamment surprenant. Le dîner sert de prétexte. Amanda Sthers ébauche une étude des hautes sphères sociales, où l’apparence est la seule valeur. Là aussi, rien de nouveau, la sociologie des riches fascine les artistes depuis longtemps. Un regard possible est de dénoncer le triomphe des apparences d’un monde fortuné en déliquescence (comme récemment dans The Party).



Une haute société fêlée par le diktat des apparences dans The Party de Sally Potter (2017)
Une haute société fêlée par le diktat des apparences dans The Party de Sally Potter (2017)

Il est difficile de faire mieux dans le genre que L’Ange Exterminateur de Luis Buñuel.


Madame n’est d’ailleurs pas loin du Journal d’une femme de chambre du même réalisateur. Les deux films racontent comment une bonne, d’abord soumise, commence à tester les limites de ses maîtres dès lors qu’elle veut faire des choix pour elle-même. Un sujet toujours fertile, puisque le roman de Mirbeau a été excellemment réadapté il y a deux ans par Benoît Jacquot.



Léa Seydoux dans Journal d'une femme de chambre de Benoît Jacquot (2015)
Léa Seydoux dans Journal d'une femme de chambre de Benoît Jacquot (2015)

Effectivement, Madame semble commencer ainsi, avec un générique au son de Rock’n’dollars. Le premier tube de William Sheller est en effet une parodie de rock anglais, qui se moquait des tentatives des chanteurs français pour "s’angliciser" pour être plus commercial.




Les tristes invités du dîner ont l’air guindé, leurs sujets sont banals. Ils font semblant de s’intéresser à la vie des autres. On a bien un dîner de riches dans le style anglo-saxon, mais volontairement, rien ne sonne vrai. 

Ce choix de musique rappelle celui de Pedro Almodovar dans Femmes au bord de la crise de nerfs. Il se moquait des illusions de ses contemporains en utilisant le Capriccio espagnol de Nikolaï Rimsky-Korsakov, pièce "hispanisante" en apparence, mais au fond très russe !


Un film méta-textuel


Sally Potter avait évité l’écueil de la dénonciation facile dans The Party par des personnages denses. Amanda Sthers, autrice avant d’être cinéaste, évite de même le problème avec des personnages très littéraires. Steven est d’ailleurs un écrivain qui triomphe de son manque d’inspiration en faisant du sujet de son prochain roman… l’adaptation de ce qu’il voit se dérouler sous ses yeux, le film Madame lui-même !




Steven (Tom Hughes) dans Madame
Steven (Tom Hughes) dans Madame 

Par ailleurs, l’un des débats du film est de savoir s’il faut donner au public le happy end normatif qu’il souhaite, ou privilégier un "réalisme" plus triste. Une question qui a traversé sans doute Amanda Sthers. Une dimension ludique, comme si la cinéaste s’amusait avec nous. Les dernières répliques, ambiguës, demandent d’ailleurs au spectateur d’imaginer sa propre fin.

Après tout, Madame n’existe peut-être que dans l’imagination de Steven, seul à voir clair dans le jeu de chacun. Cette dimension meta-textuelle rappelle celle du magistral Mother! d’Aronofsky, mise en abyme vertigineuse où réalité et imagination de l’écrivain s’entremêlent avec brio.


Javier Bardem incarne l'écrivain démiurge de Mother! de Darren Aronofsky (2017)
Javier Bardem incarne l'écrivain démiurge de Mother! de Darren Aronofsky (2017)

Des personnages très littéraires


Anne est une transposition d’Emma Bovary, épouse "modèle" frustrée qui s’ennuie aux côtés d’un mari décevant. Bob est sans illusions sur les poids des origines sociales. Sthers complexifie son personnage, et peut compter sur la performance de Toni Collette.



Anne (Toni Collette) dans Madame
Anne (Toni Collette) dans Madame

Madame explore aussi l’adultère consommé comme refuge vain d’un "riche couple parfait" de la même manière que la fantastique mini-série Big Little Lies.


Bob (Harvey Keitel) et Fanny (Joséphine de la Baume) dans Madame
Bob (Harvey Keitel) et Fanny (Joséphine de la Baume) dans Madame


Un faux conte de fées


Le personnage central de Madame est la touchante Maria, représentante de ses bonnes espagnoles catholiques. Madame part d’un principe de conte de fées : celui d’une pauvresse devenant princesse. Mais nous ne sommes pas chez Disney. Contrairement à Cendrillon, le conte de fées n’est pas garanti car nous sommes dans le monde réel. David a tout du prince charmant, mais ignore la vraie identité de Maria, ce qui tord déjà le conte.


Maria est un personnage superbement écrit : catholique fervente mais sensuelle, soumise à ses maîtres mais brûlant d’un désir d’émancipation (comme Sophie de La Cérémonie de Chabrol), elle est honnête mais scelle son mensonge dans l’espoir d'échapper à sa condition. Le rôle est bien plus intéressant que les princesses de conte de fées, souvent chiantes.




L’amertume envahit l’écran, dans cette lutte terrible entre Maria et une réalité contrariante. La dénonciation de la haute société cède la place à un conte de fées, voire une romcom pervertie (Maria connaît toute la filmographie de Hugh Grant).


Marivaudage grinçant


Cela n’empêche pas Madame d’exploiter l’humour du quiproquo, marronnier du théâtre comique (on est pas loin de Marivaux). Notamment avec les gaffes de Maria qui a grand-peine à imiter les "dames de la haute".



L'autrice Amanda Sthers, scénariste et réalisatrice de Madame
L'autrice Amanda Sthers, scénariste et réalisatrice de Madame

Le film carbure aussi à des joutes verbales où chacun se moque du Français, de l’Américain, de l’Anglais. On doit à Bob une réplique formidable sur le puritanisme des USA : 


À 10 ans, on donne aux garçons des armes pour oublier ce que nous avons entre les jambes. 

Une bonne surprise


Amanda Sthers a écrit le rôle de Maria pour Rossy de Palma, ce qui dénote une autre révolution car c’est un rôle dont la dimension sexy est très présente. Comme Cendrillon sensée être la plus belle du bal, Maria, métamorphosée, devient le centre de l’attention. 


Pourtant, Rossy de Palma n’a pas un physique hollywoodien. 


Rossy de Palma dans de magnifiques robes, en soutien-gorge avec son amant, très maquillée, bref, dans un rôle sensuel, participe à une libéralisation des corps à l’écran, loin d’une uniformisation restrictive.

Le casting du film Madame d'Amanda Sthers (2017)
Le casting du film

Madame est l'une des très bonnes surprises de cette année. Le deuxième long-métrage d’Amanda Sthers est assez lent, mais son talent littéraire revisite le conte de fées, la satire sociale, le méta-récit et la comédie romantique avec une acidité percutante. Elle tire d’une prémisse usée un film très réussi : c’est la marque d’une grande cinéaste.




Un avis, une réaction ? Dites-le en commentaire !



Ça peut vous plaire :