samedi 23 décembre 2017

"12 JOURS", DE RAYMOND DEPARDON : ENTRE LES MURS







12 Jours commence comme un thriller. Des portes qui claquent, des bruits de serrure. Depardon filme des portes fermées et donne raison à Hitchcock : il n'y a rien de plus effrayant.

L'hôpital psychiatrique par Depardon ressemble à une série de "chambre 101" comme Orwell l'avait écrit : ces endroits terribles où l'on vit le pire que l'on puisse imaginer. Comme dans La Chambre des tortures de Roger Corman (1961), on entend des cris derrière les portes fermées, et on tremble sur son fauteuil.

Mais le gros du film 12 jours, ce n'est pas cela. Ces images sont montées avec une série de portraits : un homme coupable d'une agression, un parricide, une mère de famille désemparée, une dépressive au travail, plusieurs psychotiques et un schizophrène.




Un patient qui dit entendre des voix dans 12 jours de Raymond Depardon (2017)
Un patient qui dit entendre des voix dans 12 jours de Raymond Depardon (2017)

Sortir ou rester


Tout ce monde-là est jeté, je ne trouve pas d'autre mot, dans l'hôpital psychiatrique, sorte de fourre-tout où l'on met ceux que l'on ne met pas ailleurs : ni en prison, ni en maison de retraite, ni chez eux, car la famille ne sait plus qu'en faire. Ces personnes sont placées en hôpital psychiatrique sous la contrainte. 12 jours, c'est le temps qu'il faut avant de rencontrer le juge qui statuera sur leur cas : sortir ou rester.

Depardon se contente de filmer cliniquement les face-à-face de ces patients un peu particuliers et du juge, souvent impuissant devant des cas qu'il ne peut juger médicalement. Il se contente, selon la formule consacrée, "de faire respecter la procédure". Point de voix off dans ce documentaire, Depardon nous laisse livrés à nous-mêmes devant ces dialogues difficiles.



L'une des juges statuant sur le sort des patients de l'hôpital psychiatrique dans 12 jours
L'une des juges statuant sur le sort des patients de l'hôpital psychiatrique dans 12 jours

Que penser de 12 jours, qui prétend, en montrant uniquement ces face-à-face, ne pas prendre parti ? Depardon suggère tout de même un discours dans son montage et dans le choix de ces images : les lits où sont attachés les patients difficiles, la porte de la "salle d'apaisement" et ses cris à l'intérieur, l'homme seul qui fait les cent pas dans un enclos...


Une prison qui ne dit pas son nom ?


Je ne pense pas spoiler en disant qu'aucune de ces personnes ou presque ne sortira de prison – pardon, de l'hôpital psychiatrique – à l'issue des fameux 12 jours.

Le film semble dire au spectateur : vous souhaitez vous débarrasser de quelqu'un ? Appelez les flics, ou le SAMU, et dites au téléphone  que la personne dont vous souhaitez vous débarrasser est nocive pour les autres et/ou pour elle-même. Vous verrez débarquer en un rien de temps les autorités compétentes, qui emporteront cet homme ou cette femme entre les murs blancs d'une institution spécialisée.

Je voulais voir 
autre chose dans 12 jours : que Depardon interviewe les patients, qu'on les entende autrement que devant la juge où le discours, on le devine, est préparé d'avance. Il aurait fallu les interviewer dans la cour ou dans leur chambre ; interroger également les médecins, les avocats, les gardiens de l'hôpital, pour obtenir cette myriade de points de vue qui fait habituellement les bons documentaires.

La presse et les spectateurs semblent unanimes sur le travail de Depardon. Peut-être que le film ciblait ceux qui étaient conquis d'avance, ces spectateurs cannois dont j'aime me moquer et dont je fais partie.



Comment Depardon nous fait réfléchir


Le film, bien sûr, m'a fait réfléchir. Comment rester insensible face à une femme devenue folle au travail ? Elle parle à demi-mot de management, et c'est son entreprise elle-même qui l'a mise en hôpital psychiatrique sous contrainte. Quelle entreprise ? Je vous le donne en mille : il s'agit d'Orange – anciennement France Telecom, indique-t-elle – bien connue pour son management douteux.



L'employée dépressive d'Orange dans 12 jours
L'employée dépressive d'Orange dans 12 jours

Comment cette femme peut-elle se retrouver dans le même hôpital que d'authentiques criminels, ou d'hommes perdus qui avouent devant le juge, sans ciller, qu'ils entendent des voix ?


De meilleurs films sur le sujet en fiction ou à la télévision ?


12 jours m'a rappelé de meilleurs films, de fiction, comme Meurtre à Alcatraz, qui disait en un mot que la prison, plutôt que de réhabiliter les criminels, les forgeait.

Kevin Bacon dans Meurtre à Alcatraz, réalisé par Marc Rocco (1995)
Kevin Bacon dans Meurtre à Alcatraz, réalisé par Marc Rocco (1995)

Dans le film des années 90, Henry Young était un petit voleur qui avait piqué dans la caisse pour nourrir sa petite sœur. Pour justifier le coût exorbitant d'Alcatraz, on y mettait, en plus des criminels dangereux, des petits délinquants tels que Henry Young. Rien de tel que la prison pour devenir criminel. Rien de tel, semble-t-il, que l'hôpital psychiatrique pour devenir fou. 

Qu'adviendra-t-il de cette dame, à l'apparence normale, une fois passé des mois dans cette prison qui ne dit pas son nom ? 

Qu'adviendra-t-il de cette autre, privée de sa fille, que l'on force à rester enfermée, dit-on, pour son propre bien ? Que dire encore de celle qui souhaite mettre fin à ses jours mais risque de les finir, par la décision de tierces personnes, dans un lieu cafardeux où on lui interdira de mourir ?

Vous voyez que le film de Depardon me fait poser des questions, et le réalisateur en serait sans doute ravi.

Mais je vous le dis tout net : je n'ai pas aimé ce documentaire. Sous couvert d'objectivité, il dit en fait, par sa réalisation et son montage, que l'hôpital psychiatrique est un lieu où l'on met les gens dont on ne sait trop que faire. Il semble montrer un dysfonctionnement judiciaire, mais ne l'analyse en rien. 

Une chose est sûre : c'est un endroit horrible d'où personne ne sort, hormis les juges et les avocats qui reviendront le jour suivant pour écouter et "défendre" des gens qu'ils ne peuvent aider.

Je vais de ce pas chercher d'autres documentaires, peut-être d'Infrarouge ou d'Arte, qui me diront autre chose sur ces prisons aux murs blancs : y soigne-t-on effectivement les patients ? Vont-ils mieux quand ils sortent ? Sortent-ils jamais ?

Je n'ai pas de réponse, seulement des questions, dont celle-ci :


Et si un jour, c'était moi ?



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