mardi 26 décembre 2017

A GHOST STORY : CASEY AFFLECK DANS DE BEAUX DRAPS




Par Clément



Ceci n'est pas un film de fantômes


Souvent, les grands artistes ne sont pas ceux et celles qui créent quelque chose, mais qui le portent à maturité. Les "films de fantômes" existent depuis le cinéma muet (La charrette fantôme de Victor Sjöström par exemple), mais sont souvent circonscrits dans l’horreur. Peut-être parce qu'ils sont racontés du point de vue des vivants, terrifiés par le surnaturel et la mort.

Extrait de La Charrette fantôme de Victor Sjöström (1921)
Extrait de La Charrette fantôme de Victor Sjöström (1921)


Alors, pourquoi ne pas renverser le point de vue ? Et si on avait un film du point de vue du fantôme ? Un film où l'on renonce à l'effroi pour parler d'amour, de mort, de vie. 

Cela vous paraît pompeux ? C'est sans compter sur l'habileté de David Lowery. A Ghost Story nous embarque dans 90 minutes d'errance métaphysique, muette en grande partie, aux plans fixes qui s'étirent, et où notre guide est un acteur caché sous un drap blanc. On est loin de la comédie potache (difficile de s'infliger Fantôme avec chauffeur de Gérard Oury) ou du décorum hollywoodien (j'aime beaucoup Ghost, mais c'est quand même très convenu).

Demi Moore et Patrick Swayze dans Ghost, réalisé par Jerry Zucker (1990)
Demi Moore et Patrick Swayze dans Ghost, réalisé par Jerry Zucker (1990)



C (Casey Affleck) et M (Rooney Mara) forment un jeune couple qui a emménagé à la campagne.

M (Rooney Mara) et C (Casey Affleck) dans A Ghost Story de David Lowery (2017)
M (Rooney Mara) et C (Casey Affleck) dans A Ghost Story de David Lowery (2017)


Un jour, C. meurt dans un accident de voiture. Il revient sous la forme d'un fantôme inoffensif, que nul ne peut voir. Il regarde, impuissant, M. faire son deuil. Lorsque M. quitte la maison, C. reste, comme prisonnier. Débute un long voyage temporel où il voit les locataires suivants de la maison. Il souhaite surtout mettre fin à son errance, comme le fantôme hantant la maison voisine. 

Mais comment faire ?


Réparer les morts


Lorsque l'on est "celui (ou celle) qui reste", le deuil est une épreuve atroce. Mais qu'en est-il si on est un fantôme qui a l'éternité devant lui, condamné à traverser les millénaires avec ses souvenirs pour seule compagnie ? D'un pitch aussi simple que riche en émotions, Lowery tire un conte méditatif d'une grande puissance émotionnelle, alors même que le récit assume jusqu'au bout sa lenteur et son minimalisme (sans le lyrisme de The Fountain d'Aronofsky).

Errance du fantôme de A Ghost Story
Errance du fantôme de A Ghost Story


Lenteur, car c'est le temps du deuil. David Lowery assume les moments interminables, que ce soit dans des plans séquences sans fin, les longues envolées d'un bavard nihiliste, ou une dégustation frénétique de tarte pendant 5 minutes de plan fixe.

M. (Rooney Mara) mange une tarte jusqu'au dégoût dans A Ghost Story
M. (Rooney Mara) mange une tarte jusqu'au dégoût dans A Ghost Story


Au revoir là-haut


A Ghost Story est un film dont la raison d'être est le sensoriel : on est censé ressentir l'écoulement du temps qui passe, et la solitude émotionnelle qui va avec. De la même façon, Gravity était moins un survival movie qu'un voyage censé nous faire ressentir la perte de repères dans l'Espace.

Sandra Bullock dans Gravity d'Alfonso Cuarón (2013)
Sandra Bullock dans Gravity d'Alfonso Cuarón (2013)


On peut aussi rapprocher A Ghost Story du fameux épisode "The Body" de Buffy contre les vampires, où le spectateur ressent physiquement le temps qui frappe l'endeuillée. Lowery reprend de Buffy des recettes de mise en scène. Pari gagné : la peine de C. traverse l'écran pour peu que l'on accepte de se laisser porter par nos sens. A Ghost Story n'est pas parasité par le symbolisme lourd qui grevait Lucky.

C. (Casey Affleck) dans A Ghost Story
C. (Casey Affleck) dans A Ghost Story


Lowery s'amuse aussi avec les codes du cinéma de genre, et ces moments servent son récit. Lorsque C., oppressé par son deuil, éclate de colère, Lowery nous montre une scène de hantise avec objets qui volent et vaisselle qui casse devant une famille horrifiée, mais du point de vue de C. Ce genre de scène inculque d'ordinaire la peur au public. Avec C. en protagoniste, elle devient déchirante. Si comme Sam dans Ghost, C peut manipuler la matière, il ne se sert guère de son pouvoir le reste du temps, une ironie dont Lowery joue en maître : C. n'a rien à prouver, il veut seulement quitter ce monde.



La première seconde de l'éternité (Attention SPOILERS à partir d'ici)


A Ghost Story m'a rappelé l'un des plus forts épisodes de Doctor Who, "Descente au paradis". Prisonnier d'un verrou temporel, le Docteur est condamné à mourir encore et encore. Cet épisode a 
aussi pour thème le deuil du Docteur de sa compagne d'aventures, sa culpabilité et son chagrin. On ne s'aperçoit qu'à la fin n'avoir suivi qu'une seule des milliards de répétitions de son ordalie (calvaire).


Peter Capaldi dans Descente au paradis (9.11), épisode de Dr.Who (2005-) écrit par Steven Moffat et réalisé par Rachel Talalay
Peter Capaldi dans Descente au paradis (9.11), épisode de Dr.Who (2005-) écrit par Steven Moffat et réalisé par Rachel Talalay

Or, A Ghost Story est aussi un verrou temporel. Après avoir traversé le temps durant des millénaires, C, ne supportant plus cette prison éternelle, se "suicide" en se jetant dans le vide... et revient dans le passé alors que la maison est en construction. Lorsque il revient au "présent", il voit M et lui-même acheter cette maison.


Dans une élégante épanadiplose, nous voyons que le fantôme a toujours été là, dès la première scène. En heurtant le piano, il entraîne le réveil de M. et du C. vivant, refermant une boucle causale. 

Nous découvrons deux fantômes à la fin du film : le "vieux" fantôme de C., à la fin de sa boucle, voit le "récent" fantôme de C., commencer le début de sa boucle. Cela se produit après une inoubliable vision d'une cité futuriste cyberpunk à la Blade Runner.


 C. (Casey Affleck) contemple une cité futuriste dans A Ghost Story
C. (Casey Affleck) contemple une cité futuriste dans A Ghost Story

Un film métaphysique


La photographie nous mettait sur la voie, car Andrew Doz Palermo, le chef op. filmait avec les mêmes teintes sombres le couple au début. Le fantôme, déjà présent mais invisible, était suggéré par la lumière. Tout comme dans Docteur Who, c’est millimètre par millimètre que le fantôme gratte un mur qui barre l'accès à la sortie. 



C. (Casey Affleck) gratte le mur dressé entre lui et sa libération dans A Ghost Story
C. (Casey Affleck) gratte le mur dressé entre lui et sa libération dans A Ghost Story

La BO cotonneuse de Daniel Hart mise beaucoup sur les répétitions de thème, ceux des premières scènes sont reprises à la fin. Avant la libération finale sur une gamme de ré majeur, opposée à celle de ré mineur, attachée en musique classique à la mort (c'est celle par exemple du Requiem de Mozart).


Quand on aime, il faut partir


Si A Ghost Story émeut tant, c’est parce que le personnage de C. est tout entier construit sur l’amour qu’il voue à M. Sayonara avait célébré les noces de l’éphémère (de la vie humaine) et de l’éternité (du temps) par une lenteur méditative. A Ghost Story marie ces deux aspects. L’éphémère par les familles qui vont et viennent, la décrépitude des corps (la petite fille tuée par les Indiens), mais aussi l’amour terrestre, qui s’achève dans la mort. L’éternité est symbolisée par la langueur des plans, mais aussi par la cyclicité du film.

M. (Rooney Mara) dans A Ghost Story
M. (Rooney Mara) dans A Ghost Story


En définitive, c’est dans le lâcher-prise que C. trouve sa rédemption, comme Bill Murray dans Un jour sans fin. Le fantôme voisin (joué par Lowery lui-même) trouvait sa liberté après avoir réalisé qu’elle n’avait plus rien à attendre de la vie. 

De même C., après avoir témoigné du passage du temps sur les humains, accepte de laisser partir ce qui le retient sur Terre. Le souvenir de son amour pour M. est noyé dans le temps et l’espace, mais c'est son refus de mourir qui le garde prisonnier.



Le fantôme voisin (David Lowery) dans A Ghost Story
Le fantôme voisin (David Lowery) dans A Ghost Story


En écrivant le papier qu'elle a caché dans le mur, M. plaçait symboliquement sa vie d’avant dans la maison qu’elle quittait pour toujours. Un acte de résilience. C. en le lisant à son tour, prend conscience qu’il doit laisser sa vie d’avant.


Une merveille d'émotion


Malgré son budget minimal (moins de 100. 000 $), David Lowery nous rappelle que le talent, la richesse du cinéma, ne sont pas tributaires de l’argent ni du spectaculaire.


David Lowery, scénariste et réalisateur de A Ghost Story
David Lowery, scénariste et réalisateur de A Ghost Story

S’affranchissant de la dictature de la rapidité, de la surexplication, de la virtuosité, A Ghost Story nous invite à un trip sensoriel où nous embrassons l’espace et le temps, ainsi qu’une déchirante histoire d’amour, avec beaucoup d’humilité. 

L’année 2017 s’achève ainsi par une merveille d’émotion.



Un avis, une réaction ? Dites-le en commentaire !



Ça peut vous plaire : 

     

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire