lundi 15 janvier 2018

BLACK MIRROR, "METALHEAD" : ANALYSE DE L'ÉPISODE ET EXPLICATION DE LA FIN (SPOILERS)







Par Clément

 

"Metalhead" est l’épisode le plus singulier de Black Mirror, saison 4. L’épisode ne développe pas d'histoire autour des écrans et de la technologie, comme à l’habitude. Il s'agit d'un pur exercice de style : une course-poursuite entre Bella, femme solitaire (Maxine Peake), et un robot-chien tueur dans un paysage post-apocalyptique.


La chasse à l’homme au cinéma et dans les séries


L’idée de mettre en scène des chasses mortelles au cinéma remonte à 1932 avec Les Chasses du comte Zaroff, co-réalisé par Ernest B. Schoedsack (célèbre pour être le co-réalisateur du premier King Kong, où il retrouvera Fay Wray). Dans ce film, Zaroff, aristocrate habitant sur une île, a un passe-temps favori : la chasse. Mais il chasse les humains, car c’est l’animal le plus intelligent. 

Les individus qui échouent sur son territoire se retrouvent à errer et se cacher dans l’île, proies à son jeu sadique, car c’est la mort assurée si Zaroff les retrouve.



Joel McCrea et Fay Wray dans Les Chasses du comte Zaroff, réalisé par Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel (1932)
Joel McCrea et Fay Wray dans Les Chasses du comte Zaroff, réalisé par Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel (1932)


Sur le même thème, l’épisode "Les Chasseurs" de la série Supernatural, ajoute une petite fille aussi sanguinaire que les chasseurs (dans Supernatural, si vous croisez un enfant, priez, ou sortez les pétoires et tirez dans le tas. On vous conseille la seconde solution).



Jensen Ackles et Alexia Fast dans l'épisode "Les Chasseurs" (1-15) de la série Supernatural, créée par Eric Kripke (2005-)
Jensen Ackles et Alexia Fast dans l'épisode "Les Chasseurs" (1.15) de la série Supernatural, créée par Eric Kripke (2005-)


L’épisode "Homecoming" de Buffy contre les vampires est une parodie du genre. Des monstres traquent les deux héroïnes piégées dans un labyrinthe. Dans ce cas, les monstres sont des crétins qui perdraient un duel face à une quiche.


La chasse à l’homme par une foule aveugle qui croit traquer un criminel donne souvent lieu à des scènes mémorables, notamment dans Furie de Fritz Lang (1936).

On peut aussi imaginer un traqueur "programmé" pour chasser sa proie sans relâche, tel Terminator. 

C'est cette option que va choisir le réalisateur de "Metalhead", David Slade. Il va compenser le manque d'humanité en misant sur le suspense et la terreur.


"Metalhead" n'est pas sans faire penser à un épisode de La Quatrième Dimension, série dont Black Mirror est une héritière directe. 

On pense entre autres à l'épisode Les Envahisseurs (2.15) dont "Metalhead" reprend les codes, par sa concision, d'abord : avec 38 minutes, c'est l'épisode le plus court de Black Mirror. Son scénario est volontairement minimaliste, l'épisode est quasi muet, et il s'agit du premier épisode de la série en noir et blanc – idée du réalisateur. 

Comme dans un thriller classique, on retrouve une quasi invulnérabilité des traqueurs (chiens-robots effrayants) l'épuisement progressif de la traquée, une mise en scène anxiogène et, comme dans tout bon épisode de Black Mirror, une chute.



Agnès Moorehead dans l'épisode Les Envahisseurs (2.15) de la série La Quatrième Dimension, créée par Rod Serling (1959-1964)
Agnès Moorehead dans l'épisode Les Envahisseurs (2.15) de la série La Quatrième Dimension, créée par Rod Serling (1959-1964)



Un épisode viscéral


Black Mirror suit à la lettre la recommandation du scénariste Tom Fontana : 



"Les spectateurs doivent recevoir l’histoire comme un coup de poing à l’estomac, et qu’elle remonte à leur conscience pour les habiter longtemps". 

D'habitude, c'est par le propos, choquant et exact, du créateur Charlie Brooker, que Black Mirror hante nos esprits...  mais pas ici.


Bella (Maxine Peake) fuit dans la lande dans l'épisode Metalhead (4.05) de la série Black Mirror, créée par Charlie Brooker (2011-)
Bella (Maxine Peake) fuit dans la lande dans l'épisode Metalhead (4.05) de la série Black Mirror, créée par Charlie Brooker (2011-)


Brooker effleure le thème d'une après-guerre entre robots et humains, que ces derniers ont perdu. Mais ce n'est qu'un canevas. "Metalhead" porte davantage la marque de son réalisateur, David Slade.


David Slade, réalisateur de Metalhead
David Slade, réalisateur de "Metalhead"

L'épisode de Black Mirror le plus proche de celui-là serait "Shut up and dance" (3.03) : ce qui importe, c'est moins le thème que le thriller, et la descente aux enfers du personnage.
Brooker sait enchaîner les rebondissements, d'où une tension constante.

Slade s'est distingué par quelques réussites dans le genre fantastique et horrifique, notamment l'excellent thriller vampirique 30 jours de nuit, plusieurs épisodes de la série American Gods ou la série Hannibal (on oubliera Twilight 3, où le réalisateur a dû lisser ses crocs). Il fait preuve de tout son talent dans "Metalhead".



Les cadrages penchés, le noir et blanc, les gros plans répétés sur le visage de Bella ou sur le robot-chien, font penser à l’expressionnisme allemand des années 20. La mise en scène de Slade regorge de trouvailles, par ses plongées écrasantes sur l'héroïne. Les plans larges, souvent synonymes de liberté et d'espace, deviennent ici les délimitations d'une prison à ciel ouvert.




Bella tente de joindre son camp dans Metalhead
Bella tente de joindre son camp dans Metalhead


La violence sèche, relayée par un montage tranchant, renvoient au modèle du genre, Psychose


Explication de la fin (Attention Spoilers)


Black Mirror sait achever ces épisodes sur des plans-choc. "Metalhead", en quelques plans, exprime toute l'horreur de la défaite de Bella. Se heurtant au mur final, elle a le choix - attendre que les robots la tuent, ou se servir de l'ultime liberté qui lui reste. S'entailler le visage pour enlever les trois traqueurs que le robot lui a implantés semble difficile. Elle décide de se trancher la gorge pour échapper aux chiens.



Ces technologies miniatures implantées dans le corps sont légion dans Black Mirror, elles étaient présentes déjà cette saison dans Arkangel avec le traqueur dont se sert la mère pour tout savoir de sa fille.


Marie (Rosemarie de Witt) fait implanter par l'anesthésiste (Angela Vint) un traqueur dans la tête de sa fille Sara (Sarah Abbott) dans l'épisode "Arkangel" (4.02) de la série Black Mirror
Marie (Rosemarie de Witt) fait implanter par l'anesthésiste (Angela Vint) un traqueur dans la tête de sa fille Sara (Sarah Abbott) dans l'épisode "Arkangel" (4.02) de la série Black Mirror



Ces technologies reviendront dans "Black Museum", pour un usage encore plus déstabilisant.


Après le suicide de Bella vient la plongée finale sur la caisse de jouets, but de son expédition. Ses appels téléphoniques étaient destinés à son neveu mourant. Pour adoucir ses derniers jours, elle était partie chercher des jouets dans un entrepôt gardé par le robot. 




Plan final de Metalhead
Plan final de "Metalhead"



On peut voir, dans ces ours en peluche blancs, une auto-référence à Black Mirror : le fameux épisode "White Bear", où un ours blanc, jouet d'une petite fille, devient le symbole de son martyre, et le nom du parc où la complice de son meurtre est châtiée.


La multitude des chiens tueurs qui envahissent les dernières images donnent une terrible vision d'une humanité en sursis, cachée derrière le barrage, mais qui, tôt ou tard, sera décimée par les créatures qu'elles ont créées. On rejoint le credo de la série : non pas dénoncer la technologie, mais ce que les humains en font.



Un épisode éprouvant


"Metalhead" n'atteint pas les sommets émotionnels induits par les meilleures (ou les pires, selon le point de vue) dystopies proposées par Black Mirror, à cause de son postulat de départ : une course-poursuite minimaliste. Reste une implacable traque de l'homme par le robot qui prend aux tripes, grâce à la science du réalisateur et l'interprétation habitée de Maxine Peake, dans un quasi seul-en-scène.






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