dimanche 7 janvier 2018

LE GRAND JEU : JESSICA CHASTAIN JOUE CARTES SUR TABLE







Par Clément


Molly Bloom (Jessica Chastain), la plus grande organisatrice de tournois de poker clandestins des Etats-Unis, est arrêtée par le FBI. Elle raconte à son avocat Charlie Jaffey (Idris Elba) son ascension et sa chute, avant son procès.


Molly Bloom (Jessica Chastain) dans Le Grand Jeu de Aaron Sorkin (2018)
Molly Bloom (Jessica Chastain) dans Le Grand Jeu de Aaron Sorkin (2018)


Skieuse prodige, Molly voit sa carrière brisée après une chute dévastatrice. La jeune femme, dans sa vingtaine, prend une année sabbatique. Elle devient serveuse à Los Angeles le jour, et assistante de l’agent immobilier Dean Keith (Jeremy Strong) la nuit. Keith organise également des tournois de poker clandestins, aux mises élevées, où se pressent des célébrités.



Bloom apprend vite les règles du "milieu" et devient organisatrice à son tour. Elle va cependant devoir jouer serré pour contrer les magouilles des joueurs, des concurrents,  et gérer la pression financière… tout en respectant la loi.


La patte d’Aaron Sorkin



Difficile de parler du Grand Jeu sans mentionner son auteur, Aaron Sorkin, tant le film est imprégné de son style. On touche au premier exploit du plus grand dialoguiste d’Amérique : reprendre l’histoire de Molly Bloom, et se l’approprier, comme il l’avait fait pour celle de Mark Zuckerberg dans The Social Network


Le succès du film dépend de la question suivante : qu’y a-t-il de Sorkin dans Le Grand Jeu ?


Aaron Sorkin, scénariste et réalisateur du Grand Jeu
Aaron Sorkin, scénariste et réalisateur du Grand Jeu


Sorkin défie toujours les lois les plus élémentaires du scénario. Habituellement, les dialogues viennent en dernier dans l’écriture, après l’élaboration de l’idée originale, des personnages, du synopsis, etc. Or, chez Sorkin, les dialogues contiennent tout :
ils guident la trame.

Dans Le Grand Jeu, l'action est là, mais il s'agit de joutes verbales, de répliques à rallonge au rythme frénétique, qui donnent au film son élan. On suit donc des échanges ping-pong, surtout entre Molly et son avocat.

Molly Bloom (Jessica Chastain) et Charlie Jaffey (Idris Elba) dans Le Grand Jeu
Molly Bloom (Jessica Chastain) et Charlie Jaffey (Idris Elba) dans Le Grand Jeu


Les rebondissements passent tous par le dialogue. La voix off, omniprésente, de l’héroïne qui nous narre sa vie, le pacte avec le diable passé avec Douglas Downey (Chris O’Dowd), les répliques assassines du Player X (Michael Cera, loin des rôles adorables de Juno et Scott Pilgrim) servent de points d’ancrage.



La culture, plus on en a, plus on l’étale



Chez Sorkin, les personnages sont tous d’une érudition folle : littérature, astronomie, économie, histoire... Dès la première scène du Grand Jeu, vulgarisation des techniques de ski, on retrouve la cérébralité parfois précieuse du scénariste, mais toujours jouissive (Sorkin sait s’entourer d’acteurs qui sauront délivrer ses répliques au rythme exact).

L’auteur a toujours fait confiance au spectateur malgré la densité d’informations qu’il lui donne. Chez Sorkin, interdiction d’être un personnage si vous n’avez pas un QI supérieur à 200 (Josiah Bartlet, le président d’À la maison blanche, est à cet égard sa création la plus aboutie).

Josiah Bartlet (Martin Sheen), président des Etats-Unis dans la série A la maison blanche, créée par Aaron Sorkin (1999-2006)
Josiah Bartlet (Martin Sheen), président des Etats-Unis dans la série A la maison blanche, créée par Aaron Sorkin (1999-2006)


Une scène-clé du Grand Jeu voit Jaffey percer le secret de la personnalité de Molly devant les policiers. Ce sera aussi le cas lors d’une séance de psychanalyse express (avec son père, joué par Kevin Costner), à l’artificialité revendiquée, et cependant brillante. Sorkin évite ici la lourdeur de la rédemption de Steve Jobs dans son précédent film.

Les grands monologues sont aussi un gimmick de l’auteur. Qui peut oublier la révolte de Mendell dans le pilote de Studio 60 on the Sunset Strip, qui ordonne en direct aux téléspectateurs d’éteindre la télé ? (Network n’était pas loin).

Wes Mendell (Judd Hirsch) pète un câble en direct à la TV dans le pilote de Studio 60 on the Sunset Strip, série créée par Aaron Sorkin (2006-2007)
Wes Mendell (Judd Hirsch) pète un câble en direct à la TV dans le pilote de Studio 60 on the Sunset Strip, série créée par Aaron Sorkin (2006-2007)


Les joueurs de poker dans Le Grand Jeu sont hauts en couleur, de l’idiot du village au manipulateur, en passant par le jeune loup. La prouesse de Sorkin est que chacun de ces personnages, même s’il n’apparaît que deux minutes, est indispensable à l’histoire.

Le Player X (Michael Cera) dans Le Grand Jeu
Le Player X (Michael Cera) dans Le Grand Jeu


Une nouvelle évolution du style Sorkin ?



Sorkin est connu pour ses productions télévisuelles. 22 ou 42 minutes de dialogue non-stop, ça marche. Sur la durée d’un long-métrage, la surcharge peut lasser. Steve Jobs, qui sombrait dans la virtuosité pure, délaissant histoire et personnages, était la limite de la méthode Sorkin.


Steve Jobs (Michael Fassbender) dans le film éponyme réalisé par Danny Boyle, et écrit par Aaron Sorkin (2015)
Steve Jobs (Michael Fassbender) dans le film éponyme réalisé par Danny Boyle, et écrit par Aaron Sorkin (2015)


Les séries de Sorkin sont filmées selon le fameux principe du walk and talk (travelling arrière continu où les personnages dialoguent tout en marchant), méthode compliquée à mettre en place. Mais l'auteur va livrer dans son premier film une mise en scène éloignée de ses séries, pour deux raisons.


D’abord, n’ayant pas la maîtrise d’un pro, il est visuellement plus prudent. Pour cela, il a recours à quelques effets (surimpression de schémas, montage très haché) pour donner du rythme. Si on voit l’artifice, il sert une réalisation assez conventionnelle.

Secundo, le genre "ascension et chute" est un marronnier d’Hollywood, et même Sorkin doit se plier à ses codes, avec parfois trop de clinquant. C'est au final logique dans l'univers de Molly Bloom où tout n'est qu'apparences.


Les mémoires de la vraie Molly Bloom, qui ont inspiré le film
Les mémoires de la vraie Molly Bloom, qui ont inspiré le film


Sorkin réalisateur n’a pas la précision diabolique ni la démesure de Scorsese. Comparer Le Grand Jeu au Loup de Wall Street comme l’ont fait plusieurs critiques est plutôt hâtif. Modeste dans sa mise en scène, mais ambitieux en termes de durée (le film fait 2h20), Le Grand Jeu patine forcément dans son dernier acte. Mais l’intérêt demeure, grâce au cinéaste, et surtout à son actrice.

Molly Bloom (Jessica Chastain) dans Le Grand Jeu
Molly Bloom (Jessica Chastain) dans Le Grand Jeu


Sa Majesté Chastain



Après Zero Dark Thirty et Miss Sloane (très similaire au film de Sorkin), Le Grand Jeu est comme le troisième volet d’une trilogie de "femmes de tête" pour l’actrice Jessica Chastain. Elle signe une nouvelle performance d’anthologie. Trois femmes pugnaces, individualistes, accro au travail et sans vie privée. Elles sont les artisanes uniques de leur destinée, dans le triomphe comme dans l’échec. D'où certains clichés, qui ne le sont qu’en apparence.



Jessica Chastain dans Miss Sloane, réalisé par John Madden (2017)
Jessica Chastain dans Miss Sloane, réalisé par John Madden (2017)


L’outrance sexy des robes de Chastain (qu’elle a personnellement choisies) et la personnalité glaciale de son personnage, ont l’air d’être stéréotypées. Mais Molly est une femme dans un univers d’hommes. Sous couvert de sex-appeal, relayé par les hôtesses qu’elle a engagées, elle dirige des hommes riches et puissants.

Elle se sert donc des stéréotypes genrés pour les retourner contre les hommes. Dans une réplique révélatrice, elle se comparera à Circé. 


Molly Bloom (Jessica Chastain) en organisatrice de tournois de poker clandestins dans Le Grand Jeu
Molly Bloom (Jessica Chastain) en organisatrice de tournois de poker clandestins dans Le Grand Jeu

On a souvent reproché à Sorkin une écriture inégale de ses personnages féminins. Dans The Newsroom, la remarquable Sloan Sabbith cohabite avec deux personnages plus faibles : Mackenzie MacHale, hyperactive jusqu’à la caricature (défaut déjà de sa prédécesseure Dana Whitaker dans Sports Night), et 
Maggie Jordan, trop souvent considérée du point de vue de ses collègues masculins.


Maggie Jordan (Alison Pill), exemple inabouti de personnage féminin chez Aaron Sorkin dans The Newsroom (2012-2014)
Maggie Jordan (Alison Pill), exemple inabouti de personnage féminin chez Aaron Sorkin dans The Newsroom (2012-2014)

En restant fidèle aux forces et aux faiblesses de son héroïne, Sorkin montre un mûrissement dans son écriture.

Un thriller de haut vol


Le Grand Jeu bénéficiait d’une sacré main de départ, ainsi que d’une blinde impressionnante.

Le casting du film Le Grand Jeu
Le casting du film


Sur orbite, Sorkin, fish derrière la caméra, mais as du scénario, fait tapis de ses atouts, évite largement le flop, et remporte la mise, notamment grâce à Jessica Chastain, joker en or.

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