lundi 9 avril 2018

GASTON LAGAFFE : LE BUREAU DES GAFFES EN GROS








Par Clément

Gaston Lagaffe : un héros anti-cinématographique


Je connais par coeur les 17 albums de Gaston. Combien d’heures passées à lire et relire cette sitcom de bureau avant l’heure ? Élire son « héros-sans-emploi » comme l’un de mes héros favoris toutes fictions confondues, né de la plume du génial Franquin. Mais je redoute les adaptations à l’écran car Gaston est un des héros se prêtant le moins à l’exercice (avec Achille Talon).

André Franquin, créateur de Gaston Lagaffe
André Franquin, créateur de Gaston Lagaffe


Côté petit écran, la série d’animation Gaston, en cours depuis 2009, est inutile. Elle reproduit exactement les dessins de Franquin. Les épisodes ne sont que des enchaînements de saynètes tirées sans modification des albums (la jeunesse est-elle trop paresseuse pour lire les albums ?). Côté cinéma, Il y avait déjà eu une première adaptation, Fais gaffe à la gaffe ! (un titre très Max Pécas...), bien triste version au rythme mou.

Prunus (Daniel Prevost) et G. (Roger Mirmont) dans Fais gaffe à la gaffe ! de Paul Boujenah (1981)


Ça commençait mal


Tous les augures étaient contre Gaston Lagaffe le film : le réalisateur Pierre-François Martin-Laval, auteur des Profs 1 et 2, piteuses adaptations d’une BD efficace et clichée, un héros dont les aventures n’ont jamais excédé deux pages, le désaveu d’Isabelle Franquin, fille du créateur qui parle de « désastre ». Le résultat très mitigé de l’adaptation de Spirou et Fantasio il y a un mois et demi à peine. Je suis prêt à sortir mon lance-flammes pour descendre le film, avant de le retourner contre les neurones de ma mémoire à court terme. 1h30 plus tard, je quitte la salle, un sourire aux lèvres, comptant les nombreux rires que j’ai laissé échapper.

Léon Prunelle (Pierre-François Martin-Laval) est le directeur adjoint de Aupetitcoin, start-up spécialisée dans le recyclage de produits ratés en inventions utiles. En l’absence du PDG, parti en vacances pour une durée indéterminée, il fait prospérer la boîte, avec l’aide de la directrice marketing Jeanne (Alison Wheeler) et le comptable Joseph Boulier (Christophe Canard). Bref, tout va bien… 
Mais après être rentré de congés, Prunelle apprend que le bon ordre de la boîte a été mis en pièces par le nouveau stagiaire Gaston (Théo Fernandez), créateur d’inventions aux succès divers.

Gaston (Théo Fernandez) dans Gaston Lagaffe de Pierre-François Martin-Laval (2018)
Gaston (Théo Fernandez) dans Gaston Lagaffe de Pierre-François Martin-Laval (2018)

Il ne travaille pas du tout, mais tout le monde l’adore (surtout Jeanne). À la suite d’un quiproquo, Prunelle croit que Gaston est le fils du patron, et ne peut se résoudre à le renvoyer. Déconcentré, Prunelle prend de mauvaises décisions, et la boîte court à la ruine. L’homme d’affaires Aimé de Mesmaeker (Jérôme Commandeur) voit l’occasion en or de reprendre l’entreprise à bas coût…


Moins de personnages, plus d'action


Gaston Lagaffe
prend le risque d'adapter Gaston au monde d'aujourd'hui : exit la rédaction Spirou, bienvenue dans une start-up dirigée par une équipe jeune et dynamique. Gaston Lagaffe prend aussi le choix de rester entre les murs du bureau : exit donc ses amis, Jules-de-chez-Smith-en-face et Bertrand Labévue réduits à la figuration (pas vraiment un mal tant ils sont mal interprétés), ainsi que Longtarin. D’autres membres du bureau sont ou absents (Fantasio) ou à l’arrière-plan (Lebrac). Seuls Prunelle, Jeanne, Boulier, et De Mesmaeker ont leur importance, tandis que des personnages tertiaires acquièrent une promotion comme Mesdemoiselles Sonia et Kiglouss.

Jérôme Commandeur (Aimé De Mesmaeker) et Silvie Laguna (Mademoiselle Kiglouss) dans Gaston Lagaffe
Jérôme Commandeur (Aimé De Mesmaeker) et Silvie Laguna (Mademoiselle Kiglouss) dans Gaston Lagaffe

On comprend ces choix : en circonscrivant l’action à un duel à distance entre Prunelle et De Mesmaeker, avec Gaston comme arbitre, et en réduisant les personnages le film parvient à raconter un scénario de long métrage, sans s’éparpiller. C’est le premier tour de force de Gaston Lagaffe.


Des parti-pris courageux et payants


Pierre-François Martin-Laval et son co-scénariste Mathias Gavarry reprennent également la recette de Mel Brooks et des ZAZ : accumuler le plus de gags possible, à un rythme effréné. La proportion de bons gags est dans Gaston Lagaffe bien supérieure aux mauvais. Les auteurs parviennent même à intégrer des gags des albums comme moments-clés de leur scénario (comme Gaston inondant l’entreprise pour sauver son poisson rouge tombé de l’aquarium, élément-clé du final). J’ai été ravi que les auteurs développent leurs propres idées tout en rendant hommage à des trouvailles de Franquin.

Un jour comme les autres pour Gaston (Théo Fernandez), Prunelle (Pierre-François Marin-Laval), et Raoul (Sébastien Chassagne) dans Gaston Lagaffe
Un jour comme les autres pour Gaston (Théo Fernandez), Prunelle (Pierre-François Marin-Laval), et Raoul (Sébastien Chassagne) dans Gaston Lagaffe


La réalisation simple et efficace et la photographie très colorée renvoient à la ligne claire et aux couleurs vives de l'auteur. L'effet, joliment artificiel, fonctionne mieux que la servile imitation de la série animée. Et puis, il y a les citations que tout fan connaît : le Rogntudju de Prunelle, le M'enfin de Gaston, l'amour des animaux et des cactus, le gaffophone, le vieux tacot...

Prunelle (Pierre-François Marin-Laval) et Gaston (Théo Fernandez) dans Gaston Lagaffe
Prunelle (Pierre-François Marin-Laval) et Gaston (Théo Fernandez) dans Gaston Lagaffe


Le succès de la BD vient de la rencontre entre un monde temporel et un héros intemporel (un gag où il se rêve à l'époque préhistorique le démontre). Gaston ne s'adapte jamais au monde, et c’est bien le cas dans Gaston Lagaffe : il utilise les outils du monde moderne, pour construire le sien. On ne le voit jamais avec un ordinateur, un smartphone... ses inventions ont la saveur de l'artisanat. On trouve même par intermittence sa poésie innocente, proche d'un Jacques Tati ou d'un Pierre Etaix, dans certains gags comme le lait de vache à domicile.

Reprise d'un excellent gag de Franquin : Gaston (Théo Fernandez) amenant une vache au bureau dans Gaston Lagaffe
Reprise d'un excellent gag de Franquin : Gaston (Théo Fernandez) amenant une vache au bureau dans Gaston Lagaffe


Tous les comédien.ne.s de Gaston Lagaffe surjouent plaisamment, dans la lignée des esprits forts de la rédaction. Pierre-François Martin-Laval est impeccable en Prunelle irascible. Alison Wheeler m’avait consterné en hystérique dans Going to Brazil. Mais elle trouve en l’énamourée Jeanne un personnage lunaire, à la Pierre Richard, qui lui va bien mieux. Elle est vue autrement que comme le love interest de Gaston, corrigeant une des rares erreurs de Franquin sur le sujet.

Mademoiselle Jeanne (Alison Wheeler) dans Gaston Lagaffe
Mademoiselle Jeanne (Alison Wheeler) dans Gaston Lagaffe

Martin-Laval est un fan qui a parfaitement compris l'univers du grand auteur franco-belge. On ne peut en dire autant de Gaston lui-même...


Gaffe à Lagaffe !


Nous arrivons au gros point noir de Gaston Lagaffe : l’affadissement de son protagoniste. Ne pas se fier aux apparences : sous ses airs d'inventeur rêveur, Gaston est un personnage dangereux. C'est un anarchiste qui remet en cause l'ordre établi, quelqu'il soit. Dans son éthique – pas dans son comportement, plus actif - il est le digne descendant de l'Oblomov d'Ivan Gontcharov. Oblomov n'avait qu'un seul but dans la vie : fusionner avec un divan qu'il ne quitte pas, en réponse à une société rapide, hyperactive, ne cherchant que les résultats (nous sommes en 1859, et le roman demeure pertinent aujourd'hui).



Or Gaston est l'éloge de la nonchalance, de la paresse, aussi de l'échec, indispensable au succès. Sa débauche créative le rapproche pourtant davantage de Garfield, expert en art de mettre beaucoup d'énergie dans la fainéantise. Gaston dépense une énergie folle à inventer des procédés censés faciliter le travail de tout le monde.

Au fil des albums, sa personnalité punk (même s'il n'en a pas l'apparence) le conduit à transgresser encore plus les ordres : le spécisme dans sa défense des animaux, la hiérarchie d'entreprise qu'il dynamite par ses gaffes (il a involontairement trouvé 110 tentatives de saboter les contrats de De Mesmaeker, oui, je les ai comptés, tous). C'est un écologiste. Il rejette le système capitaliste : ses inventions sont pour tout le monde, il créé pour le désir de créer (il ne commercialisera que 2 inventions). Y passent aussi l
es policiers procéduriers et mesquins avec Longtarin et la fameuse "guerre des parcmètres".

L'agent Joseph Longtarin (Arnaud Ducret) dans Gaston Lagaffe
L'agent Joseph Longtarin (Arnaud Ducret) dans Gaston Lagaffe
Il est aussi dans la mouvance hippie, il fait les 400 coups avec ses potes, dénonce le péril des armements (nous sommes en pleine guerre froide), érotise sa relation (même si ce n’est qu’en rêve) avec Mademoiselle Jeanne. Gaston Lagaffe, curieusement, se montre plus chaste à ce sujet.

Gaston (Théo Fernandez) et Mademoiselle Jeanne (Alison Wheeler) dans Gaston Lagaffe
Gaston (Théo Fernandez) et Mademoiselle Jeanne (Alison Wheeler) dans Gaston Lagaffe

Le personnage trahi



Et c’est là le problème de Gaston Lagaffe : tout le côté subversif et dérangeant de Gaston est gommé. Seul ses côtés créateur et écolo sont préservés, et encore, en en supprimant le côté militant. Theo Fernandez est très bon dans cette vision délavée. Il transcrit bien ce mix de mollesse, de créativité débridée, d’enfantillages, de déphasage. Ce n’était pas gagné.

Gaston (Théo Fernandez) et sa façon de "travailler" dans Gaston Lagaffe
Gaston (Théo Fernandez) et sa façon de "travailler" dans Gaston Lagaffe


Quant à De Mesmaeker, en faire le méchant n'est pas une mauvaise idée, il est ce qui s'en rapproche le plus avec Longtarin. Mais il reste une caricature de capitaliste manichéen, même à l'échelle d'une comédie familiale. Mais même sans comparaison avec la BD, son Gaston n'existe qu'en tant que catalyseur de gags, pas en tant qu'héros de récit. Le curseur est déplacé sur Prunelle qui se contente d'un rôle de receptacle des gaffes.

Pétage de câble de Prunelle (Pierre-François Martin-Laval) devant les gaffes de Gaston (Théo Fernandez) dans Gaston Lagaffe
Pétage de câble de Prunelle (Pierre-François Martin-Laval) devant les gaffes de Gaston (Théo Fernandez) dans Gaston Lagaffe




Une comédie familiale drôle et décalée


Malgré un scénario fantôme et un Gaston réduit à l'état de machine à gags, Gaston Lagaffe est une comédie drôle et rythmée (qualités qui manquent à bien des comédies tout court), respectueuse de l'univers en folie de Franquin.

Le casting du film Gaston Lagaffe de Pierre-François Martin-Laval (2018)
Le casting du film


Et puis une comédie familiale qui fait l'éloge de la paresse, de la créativité, du don de soi, de l'anarchie, de l'anti-capitalisme, de l'écologie, tout à la fois, ce n'est pas si fréquent !




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