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dimanche 15 avril 2018

TOMB RAIDER : LES AVENTURES D'INDIANA JANE


Alicia Vikander dans Tomb Raider de Roar Uthaug (2018)




Par Tim Bullock


À la base, c’est une histoire simple sans beaucoup d’originalité ; couplé en outre à une nouvelle quête du père (vous avez remarqué que les héros recherchent rarement leurs mères ?). Tomb Raider se présente comme un nouveau film d’action/aventure. C’est un peu plus que cela.

Une vision moins sexiste de Lara Croft


Tomb Raider cuvée 2018 a ceci d’intéressant qu’il s’agit d’un retour aux sources. Le jeu vidéo est sorti pour la 1ère fois en 1996 et s’est vu adapté en 2001 et 2003. Le nouveau film se base cependant sur une version du jeu de 2016. Ce qui change ? Lara Croft pour commencer ! Finie l’image ultra-érotisée qu’Angelina Jolie avait portée à l’écran.


Lara Croft (Angelina Jolie) dans Lara Croft : Tomb Raider, réalisé par Simon West (2001)
Lara Croft (Angelina Jolie) dans Lara Croft : Tomb Raider, réalisé par Simon West (2001)

Alicia Vikander intègre une dimension moins voluptueuse et abandonne le short moulant pour un pantalon. Ce n’est pas un simple détail car la bombe sexuelle qui donnait des suées aux geeks est remplacée par une "vraie femme" (comprendre, avec un physique un peu moins fantasmagorique). Il y a davantage de réalisme et donc moins de sexisme. Ça ne va pas loin mais c’est un début.

Lara Croft (Alicia Vikander) dans Tomb Raider, réalisé par Roar Uthaug (2018)
Lara Croft (Alicia Vikander) dans Tomb Raider, réalisé par Roar Uthaug (2018)



Un surréalisme assumé


Ce qui change aussi, c’est la distanciation que prend Tomb Raider par rapport à lui-même. Ainsi, alors que Lara vient d’échapper à deux périls mortels et qu’elle croit pouvoir profiter d’un peu de repos, un troisième péril mortel pointe le bout de son nez ! Et la jeune femme de jeter un "Sérieux ?" incrédule et légèrement agacé. Le scénario assume pleinement le côté surréaliste de son propos.

Joint à plus d’humour que dans les opus précédents, cela confère un peu de légèreté au propos. Cela lui retire également de l’originalité puisque le tandem action/humour est un cocktail déposé au moins depuis Bruce Willis et Piège de cristal (1988) !

Bruce Willis dans Piège de cristal, réalisé par John McTiernan (1988)
Bruce Willis dans Piège de cristal, réalisé par John McTiernan (1988)


C’est ce côté "au-delà du réel" qui faisait la force de la version Angelina Jolie. En ramenant Lara Croft vers le monde des simples mortels, Tomb Raider se banalise.


Un film d'aventures classique mais efficace

Tomb Raider, c’est de l’aventure. Pour la lancer, le scénario choisit la facilité : la quête d’un artefact maléfique capable de plonger le monde dans la mort. Encore un péril mortel, ça devient lassant ! Pour le coup, doubler cette quête d’une quête du père (dans le top 5 des MacGuffin les plus clichés du cinéma) s’avère plus intéressant puisque c’est réellement la seconde qui motive Lara. La "pilleuse de tombe" (traduction littérale du titre) s’en tamponne pas mal de l’objet de la recherche ; classique mais efficace quête des origines.

Lord Richard Croft (Dominic West) dans Tomb Raider
Lord Richard Croft (Dominic West) dans Tomb Raider

Chercher quelqu’un, c’est aussi se chercher soi-même. Voilà qui distingue Lara Croft de cet autre pilleur de tombe qu’est Indiana Jones. Même si celui-ci a aussi cherché son père. Bon, la combo artefact de pouvoir-quête du père de Tomb Raider est un marronnier du film d'aventure, c'était déjà le cas l’année dernière avec Pirates des Caraïbes 5 et le personnage de Kaya Scodelario

Kaya Scodelario dans Pirates des Caraïbes 5 : La Vengeance de Salazar, réalisé par Joachim Rønning et Espen Sandberg (2017)
Kaya Scodelario dans Pirates des Caraïbes 5 : La Vengeance de Salazar, réalisé par Joachim Rønning et Espen Sandberg (2017)


Quand l’action est lancée, Tomb Raider déroule sans faiblir, niveau rythme. Lara fait du vélo. Lara fait du bateau. Lara court. Lara saute. Lara nage. Lara tire à l’arc... De chaque plan, Alicia Vikander assure sa part de travail et compose une très convaincante Lara Croft, plus sensible, plus faillible mais tout aussi efficace qu’Angelina Jolie. Néanmoins, cela n’enlève pas le côté "catalogue d’images" que l’on peut ressentir. Un peu comme si les scénaristes avaient coché les cases du scénario de film d’action standard (et en fait, au vu de leurs CV, deux des trois scénaristes écrivent majoritairement des blockbusters d’action).

Lu Ren (Daniel Wu) et Lara Croft (Alicia Vikander) dans Tomb Raider
Lu Ren (Daniel Wu) et Katniss... euh pardon Lara Croft (Alicia Vikander) dans Tomb Raider



Pour un film d’aventure comme Tomb Raider, c’est mieux de mettre le prix dans les décors. Sur ce coup-là, c’est honorable. Si l’île est assez basique, l’architecture du tombeau est très bien faite. Impossible cependant de ne pas sourire devant ces mécanismes pluriséculaires (à moins de mille ans d’âge, la cuvée n’est pas un millésime) qui s’ouvrent bien gentiment ou devant ces pièges à usage unique, classiques qui ne déçoivent jamais : sors de ce corps Indiana Jones !

Lara Croft (Alicia Vikander) dans Tomb Raider
Lara Croft (Alicia Vikander) dans Tomb Raider



Un méchant en demi-teinte


Côté interprètes, rien d’époustouflant. Dominic West s’en tire plutôt bien en Lord Richard Croft. Il joue sobrement pour donner plus de force à l’émotion qu’éprouve un père devant sa fille (même si celle-ci n’en a fait qu’à sa tête mais il fallait bien lancer le film), mais aussi pour rendre l’instabilité d’une psyché frappée par une quête improbable et des épreuves bien réelles. Walton Goggins en Mathias Vogel est par contre décevant à force d’être prévisible.

Mathias Vogel (Walton Goggins) dans Tomb Raider
Mathias Vogel (Walton Goggins) dans Tomb Raider


Ian Glen dans le premier volet avait bien plus de classe. Et dans le deuxième, c’était Gérard Butler qui… bon, en fait Walton Goggins, finalement, ce n’est pas si mal… N’oublions pas de remercier Kristin Scott Thomas venue chercher son chèque de retraite.



Agréable, sans plus

Tomb Raider
est donc un très honnête film d’aventure qui revient en arrière pour mieux aller de l’avant. Alicia Vikander est une interprète très intéressante pour une Lara Croft plus réaliste et plus sensible.

Roar Uthaug (au centre), réalisateur de Tomb Raider
Roar Uthaug (au centre), réalisateur de Tomb Raider

Le film n’évite toutefois pas l’écueil du manque d’originalité. Agréable à regarder certainement mais pas beaucoup plus.




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mardi 10 avril 2018

RED SPARROW : LAWRENCE DE RUSSIE




Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow, réalisé par Francis Lawrence (2018)




Par Marla et Clément

 
À la suite d’un incident, Dominika Egorova (Jennifer Lawrence), jeune danseuse russe du Bolchoï, voit sa carrière brisée. Pour subvenir aux besoins de sa mère malade, elle n’a pas d’autre choix que d’accepter l’offre de son oncle Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts), haut-gradé des services secrets, de devenir espionne. Peu enclin aux sentiments, il l’envoie dans une école où les aspirantes espionnes sont entraînées à user de leur séduction et de psychologie pour soutirer des secrets. Sa première cible : Nate Nash (Joël Edgerton) un espion de la CIA, à qui elle doit arracher le nom de sa source au sein des services secrets russes.


Une version plus dure des espionnes glamour


Les fictions d’espionnage se divisent en deux catégories : celles qui sont fantasmées, et celles plus réalistes. Quand on sait que Jason Matthews, auteur du roman original, est un ancien de la CIA, il n’y a pas de surprise : Red Sparrow est dépouillé de tout glamour, de toute scène d’action bien fun. On pense beaucoup à Nikita de Luc Besson dont Red Sparrow reprend la photographie bien grise, quelques scènes, comme le recrutement plutôt forcé de l’héroïne, ou la discussion au restaurant, et surtout une ambiance très sombre. Tout comme Nikita, Dominika est une anti-héroïne.



Anne Parillaud dans Nikita de Luc Besson (1990)
Anne Parillaud dans Nikita de Luc Besson (1990)


Mais le film de Besson était un mix malin entre ambiance glaciale originale et retour à des codes issus de l’espionnage plus fantasmé (scènes d’action trépidantes et jubilatoires, moments de répit, injection habile de sentimental…). Red Sparrow frappe au contraire par son nihilisme absolu, il est l’antithèse de son jumeau coloré (et bien plus fade) Atomic Blonde. L’habileté du scénariste Justin Haythe, c’est de reprendre les clichés du genre, et les passer à une centrifugeuse sordide.

Tout d’abord, le glamour : Jennifer Lawrence, comédienne dont le sex-appeal n’est plus à prouver, est constamment érotisée tout le long du film, comme peuvent l’être les James Bond girls ou les nanars d’espionnage du calibre d’Agence Acapulco (sorte d’Alerte à Malibu chez les espions). Mais Red Sparrow ne provoque aucune excitation légitime passées les trompeuses premières scènes et la spectaculaire robe rouge de l'actrice.




Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow, réalisé par Francis Lawrence (2018)
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow, réalisé par Francis Lawrence (2018)



Les scènes d’amour traditionnelles sont remplacées par des tentatives de viols, voire des viols tout court. Objet de désir encerclée par des hommes lubriques, le sang-froid et la prise de contrôle de la rebelle Dominika pour se jouer d’eux donnent lieu à des scènes remarquables de suspense et d’humour noir (on notera une mémorable scène de psychologie inversée où elle rend impuissant un confrère qui essayait de la violer). Les autres scènes qui devraient magnifier son sex-appeal (à la piscine par exemple), sont éclairées et jouées d’une telle manière qu’elles provoquent plus le malaise que l’émoustillement.


Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow


En cela, Jennifer Lawrence comme son personnage se font les avocates pour une représentation du corps féminin réappropriée par les femmes, et non plus alourdi par le « male gaze ». Par sa volonté de contrôler son corps et chaque situation, et à se friter aux hommes en cas de besoin, Jennifer Lawrence compose une figure féministe. D’une manière similaire à son précédent rôle de Hunger Games, où elle jouait déjà sous la direction du réalisateur Francis Lawrence.

Érotisation mais non sexualisation. L’ambiance sexuelle pervertie de Red Sparrow a comme des échos du controversé Elle réalisé par Paul Verhoeven, où l’on retrouve la violence graphique des viols et une héroïne au cœur de glace.

Les émotions au musée


Red Sparrow fait également penser à la série The Americans (également créée par un ancien de la CIA), où les émotions sont interdites, la vie privée touchante par son amertume foncière, et son anti-manichéisme issu des romans de John Le Carré – qui renvoyait dos à dos l’amoralisme des deux camps de la guerre froide, et de tous les pays du monde en général. Pourtant, bien des films et séries d’espionnage relâchent la pression et introduisent des scènes plus détendues. Red Sparrow ne fait rien de cela.


Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) et Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) et Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow


Ce sont 2h20 de suspense implacable, où les sentiments sont tus. Il n’y a aucune scène ou personnage chaleureux, tout n’est que trahison, humiliation, viol, et violence. La seule vraie scène d’action, en fin de film, ressemble davantage à la fameuse scène des bains des Promesses de l’ombre de David Cronenberg (l’une des plus éprouvantes de l’histoire du cinéma, à n’en pas douter), que des chorégraphies fun habituellement de mises. La mise en scène sobre, sèche comme du Don Siegel, évite la dérive vers la complaisance. Les pics de violence sont rares, mais leur effet graphique, d’une sauvagerie inouïe, n’en sont que plus forts quand ils surviennent.

Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow

Les personnages sont sans émotion, mais pas sans sensibilité. C’est d’ailleurs ce distinguo qui fait de Red Sparrow un film très émouvant. La relation compliquée entre Dominika et Nate n’est faite que d’élans tués dans l’œuf. L’absence de scrupules du terrible Egorov (Le minéral Schoenaerts est impressionnant, et n’est pas sans évoquer un clone de Vladimir Poutine) est nuancée par une affection sincère pour sa nièce, mais qu’il étouffe toujours pour faire passer son devoir avant tout.

Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) dans Red Sparrow
Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) dans Red Sparrow


Le personnage de Stéphanie Boucher, joué par Mary Louise Parker, secrétaire manipulée, alcoolique, qui n’a pas d’argent pour élever sa fille - la prochaine fois, elle pensera à se lancer dans le trafic de cannabis - est un autre exemple de ces personnages déchirés derrière une carapace (cynique pour Boucher). Finalement, on compatit avec eux, sauf pour certains irrécupérables.

Stéphanie Boucher (Mary-Louise Parker) dans Red Sparrow

Une revisitation des codes de l’espionnite


Le scénario à première vue n’invente rien dans le genre : on retrouve les thèmes de l’agent double, des rendez-vous secrets, des influences politiques, des infiltrations, de la course contre la montre, du chantage, des twists… Mais Red Sparrow les extrait de leurs cadres habituels pour les placer dans d’autres au moins originaux. Il est étonnant que les deux seuls personnages qui ne se mentent à peu près jamais sont Dominika et Nate, qui jouent cartes sur table dès leur deuxième confrontation, alors qu’ils sont dans des camps opposés.


Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow


Les motivations de la taupe des services secrets russes ne sont pas originales, mais leurs conséquences expliquent l’acte final de Dominika, bien moins attendu. Notre héroïne a bien un apprentissage à une école d’espionnage, mais les techniques de combat et autres arsenaux des parfaits petits espion.ne.s, sont remplacé par des cours sur la psyché sexuelle et… sa mise en pratique (il va de soi que l’École n’a que faire du consentement de ses étudiant.e.s). Le tout dirigé par une Charlotte Rampling aussi, si ce n’est plus, dure que le Bob de Nikita.


Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Matron (Charlotte Rampling) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Matron (Charlotte Rampling) dans Red Sparrow

Comme dans John Le Carré, grand réformateur du roman d’espionnage, il n’y a pas de réconfort moral dans Red Sparrow : chaque personnage ne s’échappe d’une prison que pour entrer dans une autre (le final est éloquent là-dessus). Il n’y a plus de Bien et de Mal, il n’y a que des jeux de pouvoir, et le sacrifice du bonheur personnel pour le devoir, parfois même un devoir que l’on s’est imposé tout seul.

Les rares regrets du film consistent en  une vision très idéalisée de la CIA et de l’Amérique qui ont toute notre sympathie comparés aux méchants russes. Il est dommage que Red Sparrow n’ait pas davantage brouillé les frontières morales entre les deux puissances comme dans The Americans où les auteurs nous forcent à prendre en sympathie les deux camps.
Comparé à ses partenaires, dont l'immense Jeremy Irons, Joel Edgerton est loin d'être mémorable, assez fade dans ce théâtre d’ombres.

Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow
Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow


Un thriller éprouvant mais étincelant


Par son art de détourner tous les codes du film d’espionnage pop-corn en une inexorable tragédie grecque glaciale et sans rédemption, Red Sparrow est un magnifique thriller d’espionnage.




Francis Lawrence, réalisateur de Red Sparrow (2018)
Francis Lawrence, réalisateur du film


Courageux dans sa noirceur absolue, trépidant par son suspense sans temps mort, et porté à bout de bras par une Jennifer Lawrence totalement fusionnelle avec son personnage difficile. On en ressort le corps cloué au fauteuil, épuisé par sa violence, sanguinaire ou psychologique. On le recommande chaudement, mais avec un avertissement : âmes sensibles s’abstenir ! 



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lundi 9 avril 2018

GASTON LAGAFFE : LE BUREAU DES GAFFES EN GROS








Par Clément

Gaston Lagaffe : un héros anti-cinématographique


Je connais par coeur les 17 albums de Gaston. Combien d’heures passées à lire et relire cette sitcom de bureau avant l’heure ? Élire son « héros-sans-emploi » comme l’un de mes héros favoris toutes fictions confondues, né de la plume du génial Franquin. Mais je redoute les adaptations à l’écran car Gaston est un des héros se prêtant le moins à l’exercice (avec Achille Talon).

André Franquin, créateur de Gaston Lagaffe
André Franquin, créateur de Gaston Lagaffe


Côté petit écran, la série d’animation Gaston, en cours depuis 2009, est inutile. Elle reproduit exactement les dessins de Franquin. Les épisodes ne sont que des enchaînements de saynètes tirées sans modification des albums (la jeunesse est-elle trop paresseuse pour lire les albums ?). Côté cinéma, Il y avait déjà eu une première adaptation, Fais gaffe à la gaffe ! (un titre très Max Pécas...), bien triste version au rythme mou.

Prunus (Daniel Prevost) et G. (Roger Mirmont) dans Fais gaffe à la gaffe ! de Paul Boujenah (1981)


Ça commençait mal


Tous les augures étaient contre Gaston Lagaffe le film : le réalisateur Pierre-François Martin-Laval, auteur des Profs 1 et 2, piteuses adaptations d’une BD efficace et clichée, un héros dont les aventures n’ont jamais excédé deux pages, le désaveu d’Isabelle Franquin, fille du créateur qui parle de « désastre ». Le résultat très mitigé de l’adaptation de Spirou et Fantasio il y a un mois et demi à peine. Je suis prêt à sortir mon lance-flammes pour descendre le film, avant de le retourner contre les neurones de ma mémoire à court terme. 1h30 plus tard, je quitte la salle, un sourire aux lèvres, comptant les nombreux rires que j’ai laissé échapper.

Léon Prunelle (Pierre-François Martin-Laval) est le directeur adjoint de Aupetitcoin, start-up spécialisée dans le recyclage de produits ratés en inventions utiles. En l’absence du PDG, parti en vacances pour une durée indéterminée, il fait prospérer la boîte, avec l’aide de la directrice marketing Jeanne (Alison Wheeler) et le comptable Joseph Boulier (Christophe Canard). Bref, tout va bien… 
Mais après être rentré de congés, Prunelle apprend que le bon ordre de la boîte a été mis en pièces par le nouveau stagiaire Gaston (Théo Fernandez), créateur d’inventions aux succès divers.

Gaston (Théo Fernandez) dans Gaston Lagaffe de Pierre-François Martin-Laval (2018)
Gaston (Théo Fernandez) dans Gaston Lagaffe de Pierre-François Martin-Laval (2018)

Il ne travaille pas du tout, mais tout le monde l’adore (surtout Jeanne). À la suite d’un quiproquo, Prunelle croit que Gaston est le fils du patron, et ne peut se résoudre à le renvoyer. Déconcentré, Prunelle prend de mauvaises décisions, et la boîte court à la ruine. L’homme d’affaires Aimé de Mesmaeker (Jérôme Commandeur) voit l’occasion en or de reprendre l’entreprise à bas coût…


Moins de personnages, plus d'action


Gaston Lagaffe
prend le risque d'adapter Gaston au monde d'aujourd'hui : exit la rédaction Spirou, bienvenue dans une start-up dirigée par une équipe jeune et dynamique. Gaston Lagaffe prend aussi le choix de rester entre les murs du bureau : exit donc ses amis, Jules-de-chez-Smith-en-face et Bertrand Labévue réduits à la figuration (pas vraiment un mal tant ils sont mal interprétés), ainsi que Longtarin. D’autres membres du bureau sont ou absents (Fantasio) ou à l’arrière-plan (Lebrac). Seuls Prunelle, Jeanne, Boulier, et De Mesmaeker ont leur importance, tandis que des personnages tertiaires acquièrent une promotion comme Mesdemoiselles Sonia et Kiglouss.

Jérôme Commandeur (Aimé De Mesmaeker) et Silvie Laguna (Mademoiselle Kiglouss) dans Gaston Lagaffe
Jérôme Commandeur (Aimé De Mesmaeker) et Silvie Laguna (Mademoiselle Kiglouss) dans Gaston Lagaffe

On comprend ces choix : en circonscrivant l’action à un duel à distance entre Prunelle et De Mesmaeker, avec Gaston comme arbitre, et en réduisant les personnages le film parvient à raconter un scénario de long métrage, sans s’éparpiller. C’est le premier tour de force de Gaston Lagaffe.


Des parti-pris courageux et payants


Pierre-François Martin-Laval et son co-scénariste Mathias Gavarry reprennent également la recette de Mel Brooks et des ZAZ : accumuler le plus de gags possible, à un rythme effréné. La proportion de bons gags est dans Gaston Lagaffe bien supérieure aux mauvais. Les auteurs parviennent même à intégrer des gags des albums comme moments-clés de leur scénario (comme Gaston inondant l’entreprise pour sauver son poisson rouge tombé de l’aquarium, élément-clé du final). J’ai été ravi que les auteurs développent leurs propres idées tout en rendant hommage à des trouvailles de Franquin.

Un jour comme les autres pour Gaston (Théo Fernandez), Prunelle (Pierre-François Marin-Laval), et Raoul (Sébastien Chassagne) dans Gaston Lagaffe
Un jour comme les autres pour Gaston (Théo Fernandez), Prunelle (Pierre-François Marin-Laval), et Raoul (Sébastien Chassagne) dans Gaston Lagaffe


La réalisation simple et efficace et la photographie très colorée renvoient à la ligne claire et aux couleurs vives de l'auteur. L'effet, joliment artificiel, fonctionne mieux que la servile imitation de la série animée. Et puis, il y a les citations que tout fan connaît : le Rogntudju de Prunelle, le M'enfin de Gaston, l'amour des animaux et des cactus, le gaffophone, le vieux tacot...

Prunelle (Pierre-François Marin-Laval) et Gaston (Théo Fernandez) dans Gaston Lagaffe
Prunelle (Pierre-François Marin-Laval) et Gaston (Théo Fernandez) dans Gaston Lagaffe


Le succès de la BD vient de la rencontre entre un monde temporel et un héros intemporel (un gag où il se rêve à l'époque préhistorique le démontre). Gaston ne s'adapte jamais au monde, et c’est bien le cas dans Gaston Lagaffe : il utilise les outils du monde moderne, pour construire le sien. On ne le voit jamais avec un ordinateur, un smartphone... ses inventions ont la saveur de l'artisanat. On trouve même par intermittence sa poésie innocente, proche d'un Jacques Tati ou d'un Pierre Etaix, dans certains gags comme le lait de vache à domicile.

Reprise d'un excellent gag de Franquin : Gaston (Théo Fernandez) amenant une vache au bureau dans Gaston Lagaffe
Reprise d'un excellent gag de Franquin : Gaston (Théo Fernandez) amenant une vache au bureau dans Gaston Lagaffe


Tous les comédien.ne.s de Gaston Lagaffe surjouent plaisamment, dans la lignée des esprits forts de la rédaction. Pierre-François Martin-Laval est impeccable en Prunelle irascible. Alison Wheeler m’avait consterné en hystérique dans Going to Brazil. Mais elle trouve en l’énamourée Jeanne un personnage lunaire, à la Pierre Richard, qui lui va bien mieux. Elle est vue autrement que comme le love interest de Gaston, corrigeant une des rares erreurs de Franquin sur le sujet.

Mademoiselle Jeanne (Alison Wheeler) dans Gaston Lagaffe
Mademoiselle Jeanne (Alison Wheeler) dans Gaston Lagaffe

Martin-Laval est un fan qui a parfaitement compris l'univers du grand auteur franco-belge. On ne peut en dire autant de Gaston lui-même...


Gaffe à Lagaffe !


Nous arrivons au gros point noir de Gaston Lagaffe : l’affadissement de son protagoniste. Ne pas se fier aux apparences : sous ses airs d'inventeur rêveur, Gaston est un personnage dangereux. C'est un anarchiste qui remet en cause l'ordre établi, quelqu'il soit. Dans son éthique – pas dans son comportement, plus actif - il est le digne descendant de l'Oblomov d'Ivan Gontcharov. Oblomov n'avait qu'un seul but dans la vie : fusionner avec un divan qu'il ne quitte pas, en réponse à une société rapide, hyperactive, ne cherchant que les résultats (nous sommes en 1859, et le roman demeure pertinent aujourd'hui).



Or Gaston est l'éloge de la nonchalance, de la paresse, aussi de l'échec, indispensable au succès. Sa débauche créative le rapproche pourtant davantage de Garfield, expert en art de mettre beaucoup d'énergie dans la fainéantise. Gaston dépense une énergie folle à inventer des procédés censés faciliter le travail de tout le monde.

Au fil des albums, sa personnalité punk (même s'il n'en a pas l'apparence) le conduit à transgresser encore plus les ordres : le spécisme dans sa défense des animaux, la hiérarchie d'entreprise qu'il dynamite par ses gaffes (il a involontairement trouvé 110 tentatives de saboter les contrats de De Mesmaeker, oui, je les ai comptés, tous). C'est un écologiste. Il rejette le système capitaliste : ses inventions sont pour tout le monde, il créé pour le désir de créer (il ne commercialisera que 2 inventions). Y passent aussi l
es policiers procéduriers et mesquins avec Longtarin et la fameuse "guerre des parcmètres".

L'agent Joseph Longtarin (Arnaud Ducret) dans Gaston Lagaffe
L'agent Joseph Longtarin (Arnaud Ducret) dans Gaston Lagaffe
Il est aussi dans la mouvance hippie, il fait les 400 coups avec ses potes, dénonce le péril des armements (nous sommes en pleine guerre froide), érotise sa relation (même si ce n’est qu’en rêve) avec Mademoiselle Jeanne. Gaston Lagaffe, curieusement, se montre plus chaste à ce sujet.

Gaston (Théo Fernandez) et Mademoiselle Jeanne (Alison Wheeler) dans Gaston Lagaffe
Gaston (Théo Fernandez) et Mademoiselle Jeanne (Alison Wheeler) dans Gaston Lagaffe

Le personnage trahi



Et c’est là le problème de Gaston Lagaffe : tout le côté subversif et dérangeant de Gaston est gommé. Seul ses côtés créateur et écolo sont préservés, et encore, en en supprimant le côté militant. Theo Fernandez est très bon dans cette vision délavée. Il transcrit bien ce mix de mollesse, de créativité débridée, d’enfantillages, de déphasage. Ce n’était pas gagné.

Gaston (Théo Fernandez) et sa façon de "travailler" dans Gaston Lagaffe
Gaston (Théo Fernandez) et sa façon de "travailler" dans Gaston Lagaffe


Quant à De Mesmaeker, en faire le méchant n'est pas une mauvaise idée, il est ce qui s'en rapproche le plus avec Longtarin. Mais il reste une caricature de capitaliste manichéen, même à l'échelle d'une comédie familiale. Mais même sans comparaison avec la BD, son Gaston n'existe qu'en tant que catalyseur de gags, pas en tant qu'héros de récit. Le curseur est déplacé sur Prunelle qui se contente d'un rôle de receptacle des gaffes.

Pétage de câble de Prunelle (Pierre-François Martin-Laval) devant les gaffes de Gaston (Théo Fernandez) dans Gaston Lagaffe
Pétage de câble de Prunelle (Pierre-François Martin-Laval) devant les gaffes de Gaston (Théo Fernandez) dans Gaston Lagaffe




Une comédie familiale drôle et décalée


Malgré un scénario fantôme et un Gaston réduit à l'état de machine à gags, Gaston Lagaffe est une comédie drôle et rythmée (qualités qui manquent à bien des comédies tout court), respectueuse de l'univers en folie de Franquin.

Le casting du film Gaston Lagaffe de Pierre-François Martin-Laval (2018)
Le casting du film


Et puis une comédie familiale qui fait l'éloge de la paresse, de la créativité, du don de soi, de l'anarchie, de l'anti-capitalisme, de l'écologie, tout à la fois, ce n'est pas si fréquent !




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