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lundi 21 mai 2018

DEADPOOL 2 : VIVRE POUR SURVIVRE


Deadpool (Ryan Reynolds) dans Deadpool 2 réalisé par David Leitch (2018)







Par Clément


L'Enfant sauvage


La tragédie s'abat sur Wade Wilson, alias Deadpool (Ryan Reynolds), super-héros indestructible et totalement cramé du bulbe. Enrôlé comme stagiaire chez les X-Men pour surmonter son chagrin, Deadpool est amené à gérer une négociation avec Russell, alias Firefist (Julian Dennison), un jeune enfant mutant victime de mauvais traitements de la part du directeur sadique de son orphelinat (Eddie Marsan). Russell est en effet en train de péter un câble. Deadpool fait dégénérer la négociation et il est fait prisonnier avec Russell dans une prison de haute sécurité où on leur met des colliers pour annihiler leurs pouvoirs.


Russell alias Firefist (Julian Dennison) dans Deadpool 2, réalisé par David Leitch (2018)
Russell alias Firefist (Julian Dennison) dans Deadpool 2, réalisé par David Leitch (2018)

C'est alors que Cable (Josh Brolin), autre super-héros pas content, revient du futur, il est là pour tuer John Connor, euh pardon Russell, qui va virer psycho dans le futur. Libéré, Deadpool recrute la X-Force, une galerie de super-héros désœuvrés pour affronter à la fois Russell et Cable, dont fait partie Domino (Zazie Beetz) qui a le superpouvoir de bénéficier de coups de chance totalement improbables. Deadpool espère par ce travail oublier son chagrin.


Vous avez dit méta ?


Dans une oeuvre littéraire ou audiovisuelle, la question du méta-récit se pose souvent. L'oeuvre qui s'inscrit dans un ou plusieurs genres peut avoir l'ambition de questionner les codes de ces genres. Ainsi, le lecteur/spectateur est confronté à une réflexion sur son statut, celui des auteur.e.s, sur l'oeuvre qu'il est en train de consommer. C'est le méta-récit.


On peut par exemple casser le quatrième mur, c'est-à-dire s'adresser directement (en paroles ou en actes) au public en suspendant temporairement la fiction ; ou de manière plus virtuose, en intégrant le lecteur à la fiction. Au cinéma, le quatrième mur brisé se retrouve dès le cinéma muet, notamment avec le fameux plan final du Vol du grand rapide où un bandit pointe son révolver face à la caméra face au spectateur, et tire, comme pour sortir le spectateur de sa position de voyeur (effet repris dans l'ultime plan du finale de la saison 3 de Breaking Bad).


Justus D. Barnes tire sur le spectateur à la fin du Vol du grand rapide, réalisé par Edwin S. Porter et Wallace McCutcheon (1903)
Justus D. Barnes tire sur le spectateur à la fin du Vol du grand rapide, réalisé par Edwin S. Porter et Wallace McCutcheon (1903)

Mais bien d'hommes et de femmes de lettres réfléchissent à d'autres moyens plus sophistiqués. Ainsi, l'idée d'un personnage qui sait qu'il est un personnage, qui vit ses aventures en ne perdant jamais qu'il navigue dans des péripéties et les codes éprouvés d'un genre, qui en interroge la pertinence, est une arme redoutable entre les mains de scénaristes habiles. Dan Harmon, sans doute l'un des meilleurs maîtres du méta-récit contemporain, a livré deux exemples récents avec le Abed de Community, et le Morty de Rick et Morty.


Abed (Danny Pudi) dans Community, série créée par Dan Harmon (2009-2015)
Abed (Danny Pudi) dans Community, série créée par Dan Harmon (2009-2015)



Deadpool : acteur et critique à la fois

Dans le Marvel Cinematic Universe, cette place est dévolue à Deadpool. Créé par Rob Liefeld et Fabian Nicieza, c'est le super-héros le plus givré de l'histoire des comics américains (à égalité avec le trop méconnu The Tick). Deadpool a un cerveau perpétuellement en roue libre, ce qui le rend instable, dangereux, sanglant (le gore juteux est toujours de la partie), et amateur d'humour noir, scato, débile, burlesque. Surtout, il sait qu'il est un personnage, qui vit dans un univers créé de toutes pièces. Aussi, les aventures de Deadpool sont en même temps des aventures de super-héros, et leur propre parodie.



Deadpool, cela fait combien de temps ? Depuis le tome 16. Le quatrième mur prend cher avec Deadpool.
Deadpool, cela fait combien de temps ? Depuis le tome 16. Le quatrième mur prend cher avec Deadpool.

Deadpool 2 est présenté par son héros comme un film familial. Effectivement, on trouve un enfant à sauver, un héros très attaché à son couple avec Vanessa (Morena Baccarin, toujours somptueuse), une exaltation des valeurs de la famille, celle que forment les amis, l'alliance entre deux ennemis face à un mal plus grand, une morale rassurante... oui, le film coche les cases du film familial, mais c'est mieux pour les ventiler façon puzzle. Les scénaristes Rhett Reese et Paul Wernick l'ont bien compris et s'en donnent à cœur joie. A cette échelle, les peu moralistes Gardiens de la Galaxie sont les seuls chez Marvel à revendiquer ce côté sale gosse.

Les autres gosses mal élevés de Marvel : les Gardiens de la Galaxie
Les autres gosses mal élevés de Marvel : les Gardiens de la Galaxie


J'avais été un peu déçu par le premier Deadpool, car le côté déjanté du personnage me semblait être plaqué maladroitement sur un scénario banal : le genre super-héroïque se voyait à peine égratigné, tandis que les personnages étaient tous autant de fantômes derrière le héros. Mais qu'en est-il donc de Deadpool 2 ?


Ça commençait mal


Le premier acte de Deadpool 2 m'a laissé sur ma faim, car j'y voyais tous les défauts du premier film. Passons sur la relative édulcoration du héros par rapport aux comics (disparition de sa schizophrénie, hétéronormativité d'un personnage pansexuel...), plus ou moins indispensable à Hollywood. On retrouve une certaine paresse des scénaristes sur l'originalité du sujet (Deadpool 1 : Deadpool veut se venger et tuer tout le monde ; Deadpool 2 : Cable et Russell veulent se venger et tuer tout le monde), 
action sacrifiée uniquement pour filmer notre héros sous toutes les coutures, choix narratifs discutables (Vanessa exclue de l'action).


Vanessa Carlysle alias Copycat (Morena Baccarin) dans Deadpool 2, réalisé par David Leitch (2018)
Vanessa Carlysle alias Copycat (Morena Baccarin) dans Deadpool 2

On trouve en effet chez les films Deadpool une tendance à s'auto-congratuler, et se reposer sur sa couronne de lauriers "je suis anticonformiste, bitch !" Même le quatrième mur cher à Deadpool, si drôle soit-il, demeure un ornement, il n'a pas l'impertinence d'un Dan Harmon, ou d'un Kurt Vonnegut. Ces défauts sont accentués dans Deadpool 2 car le premier film avait au moins l'excuse de présenter un super-héros qui n'est pas le plus connu du grand public, et de se plier à l'exercice fastidieux de l'Origins Story. Les X-Men reviennent faire de la figuration sinistre (le couple lesbien Negasonic-Yukio se contente de faire acte de présence).

Shiori Kutsuna (Yukio) et Brianna Hildebrand (Negasonic Teenage Warhead) dans Deadpool 2
Shiori Kutsuna (Yukio) et Brianna Hildebrand (Negasonic Teenage Warhead) dans Deadpool 2


Une fois que l'on a dit ça, il est temps de passer à la plus grande réussite de Deadpool 2 : un humour dynamitant les codes du genre en profondeur.


Un humour enfin transgressif


A partir du 2e acte, Deadpool 2 bascule soudain : les codes et le ton de chaque scène à venir (baston, émotion, suspense...) vont être balayés par un humour tornade, typique d'un méta-récit ironique. Si on a souvent critiqué le MCU pour son recours à un humour gentillet venant désamorcer l'intérêt de leurs films (Thor Ragnarok a pris cher), l'humour permanent de Deadpool 2 est au contraire bien inséré dans la trame. Chaque péripétie se voit réarrangée pour le meilleur et pour le fun. La recette de Deadpool 2 est simple : chaque scène va aller d'un point A à un point B pré-identifiés d'avance, sauf que le chemin qui y va, est lui totalement délirant !



Deadpool (Ryan Reynolds) dans Deadpool 2
Deadpool (Ryan Reynolds) dans Deadpool 2


Comme exemples : le sacrifice normalement progressif d'une équipe partant au combat est expédié en une scène alignant les morts stupides à la Dead Like Me, la réunion des héros au début du 3e acte voit sa solennité joyeusement sabotée par un gag débile qui s'étire juste comme il faut, le super-pouvoir de Domino permet aux auteurs d'enchaîner les raccourcis scénaristiques et autres coïncidences énormes sans être taxé de paresse. La chance de Domino rivalise sans peine avec le Générateur d'Improbabilités de H2G2, le Guide du Voyageur Galactique (Domino à bord du Cœur en Or ferait basculer la Voie Lactée dans une autre dimension).

Domino (Zazie Beetz) dans Deadpool 2
Domino (Zazie Beetz) dans Deadpool 2


Même la grande baston finale est mitraillée par une chorégraphie aussi haletante que rigolote. Toutes ces transgressions servent de méta-récit au genre super-héroïque, plus grand que la vie, mais à l'esprit souvent binaire et grandiloquent. La tornade d'humour s'amuse, mais sérieusement, des conventions du genre.


Plus drôle que le premier

Le plus extraordinaire tient en le prodigieux crescendo d'humour de Deadpool 2. Plus le film avance, plus les gags s'accélèrent, dans une mécanique impeccable. Les auteurs n'oublient pas de monter les enjeux à la même vitesse, faisant du 2e et 3e acte de Deadpool 2 une formidable comédie d'action qui casse tous les codes du film d'action. La scène du camion, filmée magistralement par un David Leitch qui renouvelle les exploits visuels d'Atomic Blonde (dont la réalisation était le seul point fort de ce film sans âme), est le clou du film par son adrénaline pure, et ses 15 gags à la minute. Le film est bien plus fou que le premier opus.



Deadpool (Ryan Reynolds) dans une situation qui ne pouvait arriver qu'à lui dans Deadpool 2
Deadpool (Ryan Reynolds) dans une situation qui ne pouvait arriver qu'à lui dans Deadpool 2


Le film trouve une double apothéose finale, qui achève de subordonner la narration à l'humour. La mort d'un personnage voit son l'émotion passée à la presse hydraulique. Surtout, les ultimes scènes post-génériques se payent une audace à la Dallas avec une audace narrative du même calibre, avant un ultime plan qui entre directement dans le top 5 des scènes d'autodérision les plus réussies du cinéma (je ne pouvais plus respirer tant j'avais les côtes serrées).

Le petit budget du premier Deadpool avait pénalisé le film, Tim Miller ne pouvait cacher malgré ses efforts une certaine indigence (surtout dans les décors tristes de la scène finale). Grâce à un budget gonflé et la maîtrise d'un réalisateur plus rompu à l'exercice, Deadpool 2 masque une production moins fastueuse que celle des autres super-héros. On a du grand spectacle comme on aime.



Cable (Josh Brolin) et Deadpool (Ryan Reynolds) ont une légère divergence d'opinion dans Deadpool 2
Cable (Josh Brolin) et Deadpool (Ryan Reynolds) ont une légère divergence d'opinion dans Deadpool 2


Ryan Reynolds survolté


L'atout maître du premier film, Deadpool lui-même, est employé comme il se doit : c'est à dire non-stop. Deadpool est comme le monstre de Frankenstein de la pop culture : référencé en permanence, mais pervertissant sans cesse ces clins d'oeil à seule fin de les désacraliser. Deadpool ne crache pas sur la pop culture, mais sa conscience méta fait qu'il a le recul pour s'en moquer, surtout de la "concurrence" - cela est net dès la toute première image du film. Il multiplie les massacres gores sur des chansons décalées - on n'écoute plus 9 to 5 de Dolly Parton de la même façon - se paye la tête des scénaristes eux-mêmes, et s'amuse plusieurs fois avec le quatrième mur, prétexte à des commentaires ironiques sur l'action en cours (la vanne sur DC est irrésistible).



Deadpool et la X-Force dans Deadpool 2. Leur dicton : Protéger et faire rire. Le "Protéger" est optionnel
Deadpool et la X-Force dans Deadpool 2. Leur dicton : Protéger et faire rire. Le "Protéger" est optionnel

Deadpool n'est jamais aussi enthousiasmant que lorsqu'il donne libre cours à son humour cramé et vert. Le one-man-show du premier film continue, avec en prime une plus grande attention accordée aux seconds rôles, notamment la tonique Domino (et son actrice irrésistible) et le minéral Cable (le monolithique Josh Brolin apporte un humour pince-sans-rire en contrepoint au loufoque de Deadpool).

Le Terminator local : Cable (Josh Brolin) dans Deadpool 2
Le Terminator local : Cable (Josh Brolin) dans Deadpool 2


Reynolds se démultiplie, que ce soit en participant directement à l'écriture (il est crédité comme scénariste à part entière dans ce deuxième volet, ce qui n'était pas le cas du premier), ou par la promotion tapageuse et permanente de "son" film qu'il porte à bout de bras - les promo sur les réseaux sociaux ont été épiques. On sent que l'acteur a trouvé le rôle de sa vie, ce rôle qu'il n'a pas cessé de pousser au cinéma depuis des années, un rôle si régalant à faire. Deadpool est certes souvent sous son masque, mais Reynolds maîtrise à un tel point les modulations de sa voix, et ses expressions corporelles, toujours en surtension, que l'acteur n'en accomplit pas moins une fantastique partition.

Ryan Reynolds, interprète de Deadpool
Ryan Reynolds, interprète de Deadpool


Mais il serait injuste de cantonner Deadpool au rigolard de service, car Deadpool 2 nous offre une nouvelle facette de sa personnalité, plus sombre, plus proche des comics. Son instinct de mort, ses pulsions d'autodestruction, sont bien présentes, ce qui rend les scènes avec Vanessa émouvantes. Ces scènes, où Reynolds joue sans masque ni maquillage, humanisent un personnage plus déchiré qu'il y croirait.


Tout n'est que farce


S'il charrie encore quelques défauts du premier film, avec un récit très conventionnel sur le fond, en dissonance avec un héros aussi méta, Deadpool 2 se rattrape totalement sur la forme. L'humour ne cesse d'enfler jusqu'à la fin, faisant déraper dans le burlesque chaque scène qui tente de se prendre au sérieux.



David Leitch, réalisateur de Deadpool 2
David Leitch, réalisateur de Deadpool 2

L'imprévisibilité de chaque scène rend le film constamment surprenant et hilarant, malgré un premier acte moins fou. Encore meilleur que le premier, Deadpool 2 est un cocktail de fun et d'action trépidante à recommander chaudement, tout en étant une critique maligne des films familiaux et super-héroïques.


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lundi 23 avril 2018

READY PLAYER ONE : GAME OVER POUR SPIELBERG ?






Par Jean-Ludovic


A whole new world


Le roman d'Ernest Cline, Player One, paraît ainsi tombé du ciel quant à la récente trajectoire empruntée par Spielberg : 2045, une Terre régie par le réchauffement, la famine, les conflits armés, la surpopulation...et l'Oasis. Une société virtuelle parallèle, une source d'imaginaire inépuisable, créée par le magnat de l'informatique James Halliday (Mark Rylance), et accessible à tous dans ce qu'il reste des ruines de l'Occident.

Un monde aux promesses infinies où il est également possible de travailler et suivre ses études gratuitement, comme notre héros Wade Watts (Tye Sheridan).

Wade ou Parzival (Tye Sheridan) dans l'Oasis, dans Ready Player One, réalisé par Steven Spielberg (2018)
Wade ou Parzival (Tye Sheridan) dans l'Oasis, dans Ready Player One, réalisé par Steven Spielberg (2018). Le regard et son objet au sein d'un même plan.

Une fois son casque VR revêtu, Wade devient Parzival et se joint avec des amis dont la mystérieuse Art3mis (Olivia Cooke) à une quête qui passionne le monde de la réalité véritable. Avant son décès, James Halliday a parsemé trois easter eggs à travers l'Oasis. Quiconque saura les trouver et en interpréter les indices pourra remonter à trois clés, qui lui donneront accès à un fabuleux trésor de guerre : l'immense fortune du Créateur, ainsi que les commandes de l'Oasis. Une quête qui suscite également l'obsession de la multinationale IOI et son PDG Nolan Sorrento (Ben Mendelsohn).

Nolan Sorrento (Ben Mendelsohn) dans Ready Player One
Nolan Sorrento (Ben Mendelsohn) dans Ready Player One

Il souhaite rendre l'accès à l'Oasis payant et laisser d'autres entreprises remplir les écrans de pubs et autres placements de produits.

Deux obsessions Spielbergiennes : L'Ailleurs et le Démiurge


Ready Player One est baigné des deux obsessions premières de Spielberg. L’acmé de la première est visible dès les premières secondes des Dents de la Mer : le bruit sourd et bouillonnant, et les deux notes menaçantes et répétées de la musique sont sur écran noir. Puis on voit l'eau, qui est noire. L'océan semble infini. Mais le monstre est là, en dessous, quelque part, dans un Ailleurs. Le mot est lâché : l’Ailleurs. Le regard, du héros ou du spectateur, vers cet ailleurs se ressent plus qu'il ne s'analyse. C'est celui de Roy Scheider, terrifié par l'eau, qui va devoir aller chercher ce requin invisible au coeur de l'océan.


Premières images de Les Dents de la mer, réalisé par Steven Spielberg (1975)
Premières images de Les Dents de la mer, réalisé par Steven Spielberg (1975)

Cet ailleurs initiatique, malveillant ou bienfaiteur, meurtrier ou guérisseur, avait une matière, une vérité, dans les premiers films du réalisateur. Mais à partir des évasions aériennes fantasmées de Christian Bale dans L'Empire du Soleil, puis les dinosaures de synthèse de la franchise Jurassic Park, ce même Ailleurs se retrouve falsifié, manipulé, fabriqué. Pour s'y enfermer jusqu'au déni, et ne plus en revenir. On est au coeur même de ce qui va être la force et surtout la limite de Ready Player One.



Dinosaure de synthèse de Jurassic Park (1993), réalisé par Steven Spielberg.
Dinosaure de synthèse de Jurassic Park (1993), réalisé par Steven Spielberg, symbole d'un Ailleurs devenu factice.


La seconde obsession de Spielberg, mais également de bien des romanciers, est la figure du démiurge, qui par sa présence exorcise les angoisses de l’Homme. Chez Spielberg, cette obsession-là est concentrée autour d’un merveilleux dialogue de Jurassic Park :


"- Avec ce parc, je voulais créer quelque chose qui ne soit pas une illusion. Quelque chose de réel. Quelque chose qu'ils puissent...voir et toucher.
  - C'est toujours le cirque des puces. Ce n'est qu'une illusion".

Spielberg n'a en effet jamais cessé de projeter ses angoisses au travers de sorciers fous : de John Hammond au récent BGG, en passant par Tom Cruise dans Minority Report.

Au lendemain du 11 septembre, l'ailleurs fantastique et guérisseur des premiers films de Spielberg a muté vers un désenchantement profond, et généré une défiance nouvelle quant à la puissance évocatrice de ses propres images, projetant "le mensonge 24 fois par seconde" (dixit Brian De Palma). Même le démiurge ne semble plus aussi éclatant. Cette mutation des deux obsessions du cinéaste a atteint un nouveau point culminant avec son Bon Gros Géant.

Sophie (Ruby Barnhill) et le Bon Gros Géant (Mark Rylance) dans BGG, réalisé par Steven Spielberg (2016)
Sophie (Ruby Barnhill) et le Bon Gros Géant (Mark Rylance) dans BGG, réalisé par Steven Spielberg (2016)

Pour se racheter de la mort d'un enfant, le Géant de Roald Dahl guidera la jeune orpheline Sophie à travers le même parcours initiatique que son prédécesseur, afin qu'elle puisse se construire une « vie ». Dans le but de la protéger, le Géant lui fabriquera un rêve, conservé dans un bocal, bien plus beau que sa vie morne. La petite fille se réveillera « enfermée » dans ce même bocal, où la famille royale lui servira de refuge virtuel d’une manière similaire à la Clara du Casse-Noisette de Tchaïkovski, qui demeure dans le Royaume des Jouets.

Sophie (Ruby Barnhill) serre le bocal contenant son rêve dans BGG, réalisé par Steven Spielberg (2016)
Sophie (Ruby Barnhill) serre le bocal contenant son rêve dans BGG, réalisé par Steven Spielberg (2016)

Quand l'ailleurs et l'image qu'il convoque n'ont plus vocation à n'être qu'une étape ou un miroir tendu au spectateur, ils deviennent une finalité, un refuge définitif. Peu importe si cela est vrai ou faux… dehors, il n'y a plus rien, nulle part où aller, comme dans la Terre de Ready Player One.



La place du spectateur


La promesse d'ouverture de Ready Player One est introduite avec brio par la découverte de l'Oasis via un long plan-séquence virtuel qui réintroduit le principe même de n'importe quel jeu vidéo, le déplacement libre du regard et d'un corps dans un espace prédéfini. Mais ce n’est qu’un trompe-l’oeil : Spielberg est avant tout un cinéaste. D'un geste fou, il va replacer notre regard dans la salle de cinéma :

La course de véhicules dans Ready Player One
La course de véhicules dans Ready Player One

Après une course qui restera dans les mémoires en tant que prouesse visuelle et en termes de découpage (George Miller et son Mad Max : Fury Road viennent probablement d'engendrer leur premier descendant après trois longues années), on voit qu’il est impossible de franchir le dernier piège de la course, et c’est là que le cinéaste intervient. Pour résoudre ce piège, Wade va devoir apprendre à réanalyser les images mises à sa disposition au musée consacré à James Halliday, les manipuler à la manière de John Anderton dans Minority Report.

John Anderton (Tom Cruise) dans Minority Report, réalisé par Steven Spielberg (2002)
John Anderton (Tom Cruise) réagençant les images du futur dans Minority Report, réalisé par Steven Spielberg (2002)


Pour avancer, il doit apprendre à redevenir un spectateur dans une salle de cinéma. À recentrer son regard, redéfinir son implication par rapport à un régime d'images. L'engagement cède la place à l'émerveillement. Nous aussi, public de Ready Player One, retrouvons notre place. Devant le spectacle, nous sommes avant tout spectateurs. Wade peut ainsi résoudre la première énigme, de nouveau dans une mise en scène de jeu vidéo, mais augmenté de son expérience de spectateur.


Les références construisent-elles ou détruisent-elles notre identité ?


L'intention de Ready Player One est claire, nette, ambitieuse. Elle ne peut cependant aboutir sans notre implication de spectateur, indispensable au succès de Wade. Les innombrables références aux figures pop-culturelles qui jalonnent le film, quasiment toutes issues de l'almanach personnel de James Halliday, c’est aussi à nous de les retrouver et s’en amuser, en tant que spectateur.

Quelques-unes des nombreuses références de Ready Player One
Quelques-unes des nombreuses références de Ready Player One (extrait du blog dog eared copy)

Leur profusion presque étouffante en dit long sur le rapport orwellien que les personnages de Ready Player One entretiennent avec l’imaginaire. Si leurs goûts et références sont d'abord et quasi-exclusivement axés sur ceux d'Halliday, en quoi les définissent-ils en tant qu'individus en dehors de l'Oasis ? Cette question est au coeur d’un autre Spielberg majeur : Attrape-moi si tu peux.


Avocat, médecin, 007, pilote : Frank trompe son monde pour survivre dans Attrape-moi si tu peux, réalisé par Steven Spielberg (2002)



Frank Abagnale Jr apprend à se fondre dans plusieurs moules grâce à ses propres références de pop-culture (le pseudonyme du Flash, le costume et l’Aston Martin de Goldfinger...). Mais l’effet est pervers, Frank n’est jamais lui-même, il ne se construit pas à partir de sa pop-culture, il ne fait que fuir, d’une manière similaire au protagoniste d’Un Illustre Inconnu, autre film vertigineux sur la fuite de sa propre identité.

Là où Ready Player One se distingue, c'est dans l'utilisation triple de ses références : paraître quelqu'un d'autre (un avatar mieux dans son corps et dans sa peau, aussi factice soit-elle), recréer son imaginaire dans un espace personnel, et décrypter les indices. C'est dans ce dernier domaine que Nolan (oui, comme "No-Lan", littéralement l'absence de connexion) et son équipe se distinguent, maniant ces diverses références comme de la chair à canon destinée à la consommation rapide.

Les employés geeks de l'IOI dans Ready Player One
Les employés geeks de l'IOI dans Ready Player One


L'uniformisation référentielle et le culte de la personnalité selon James Halliday, ou le capitalisme culturel selon IOI : voici les uniques portes de sortie de nos avatars en 2045 selon un Spielberg devenu pessimiste. Le rapport aux images et aux références dans Ready Player One est vidé de tout rapport avec le quotidien, soit le regard opposé de l’ancien comparse de Spielberg, Joe Dante. Chez Dante, l'idée de consommer des images et l'innocence que les enfants entretenaient par rapport à celles-ci, donnaient aussi aux individus la possibilité de se construire (voir Panic on Florida Beach). On retrouve cette optique dans la scène "Kubrickienne" de Ready Player One.


Kubrick ou le contre-champ


Après avoir redéfini la place du spectateur avec la course, Spielberg va, non sans une certaine jubilation, brouiller à nouveau la frontière entre l'écran et la salle de cinéma : car nos héros ne vont pas voir Shining, le grand film d’horreur de Kubrick. Ils vont entrer "dans" Shining dans un dispositif similaire à La Rose pourpre du Caïreou plus récemment Last Action Hero.

Excusez ma tenue, je sors de la douche...
Excusez ma tenue, je sors de la douche...

La réjouissante nouveauté de Spielberg est de nous mettre à la place d’Aech qui n’a jamais vu le film. Même si on connaît ce grand classique du cinéma, nous fusionnons avec Aech qui aura le malheur de s'y perdre, retrouvant ainsi une forme d'émerveillement pure, mais aussi une dangereuse naïveté face à des images qu'il ne connaît pas. Et là, Ready Player One prend la direction opposée des films de McTiernan et Allen car le personnage réel ne connaît pas le film, désamorçant le risque de Déjà Vu).

Grande idée, doublée d'une dimension interactive galvanisante pour le cinéphile connaisseur. De même que pour la course, la prouesse visuelle reste sidérante et quasi inédite aujourd'hui, à un point où discerner la reproduction numérique des plans appartenant au film original semble impossible à l’œil nu.

Recréation du Shining de Stanley Kubrick (1980) pour Ready Player One
Recréation du Shining de Stanley Kubrick (1980) pour Ready Player One


Le revers est que le dernier acte de Ready Player One en deviendra anticlimatique, la bataille finale semblant bien fade à côté. Cette prouesse que Brian De Palma n’avait pu qu’approcher dans Pulsions en 1980, la technologie n’étant pas assez avancée alors pour recréer totalement le Vertigo d’Alfred Hitchcock. En mettant en scène des personnages s'égarant dans l'image iconique jusqu'à s'y enfermer, voir y mourir (idée que l’on retrouve dans le récent USS Callister de l’anthologie Black Mirror), les approches respectives de De Palma et Spielberg semblent se rapprocher plus que jamais quant à l'idée d'un cinéma projetant toujours le mensonge 24 fois par seconde.
Wade (Tye Sheridan) dans Ready Player One
Wade (Tye Sheridan) dans Ready Player One

Théoriquement passionnant, essentiellement de par ses prouesses techniques, son idée de départ et son cheminement à travers les trois clés, c'est dans la pratique et dans les interactions entre ses divers protagonistes que le projet Ready Player One va peu à peu basculer vers une profonde désillusion… Car après la place retrouvée du spectateur, le projet de Spielberg s'embarque vers une nouvelle perspective: celle de renouer un contact humain, physique, sentimental avec l'autre par le biais des images. Cette perspective est in fine l’une si ce n’est la plus importante de Ready Player One. Et c’est là que Spielberg et ses scénaristes sombrent...

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Le scénario de Ready Player One est l'archétype même du mythe du "voyage du héros" campbellien (dont Star Wars de George Lucas, vieux pote de Spielberg, est sans doute l’avatar le plus célèbre dans la pop culture, y compris dans le récent huitième volet). Le cœur émotionnel de Ready Player One se tient dans la romance que vivront Wade et Samantha. Face à cet enjeu émotionnel vital pour capter l'attention du spectateur, Ready Player One va littéralement s'effondrer sur lui-même, car cette romance, aussi évidente soit-elle sur le papier, n'existe pas à l'écran.

Wade (Tye Sheridan) et Samantha (Olivia Cooke) dans Ready Player One
Wade (Tye Sheridan) et Samantha (Olivia Cooke) dans Ready Player One


Dans le bouquin d'Ernest Cline, l'histoire d'amour se révélait être exclusivement virtuelle tout au long du récit, jusqu'à ce que nos deux héros ne se découvrent l'un et l'autre hors de l'Oasis qu'à la toute dernière page, d’où une romance à la fois comme cœur et aboutissement du livre. L'idée rappelait à merveille la conclusion d'Avatar de James Cameron.

Jake Sully (Sam Worthington) dans Avatar de James Cameron (2009)
Jake Sully (Sam Worthington) dans Avatar de James Cameron (2009)

Spielberg fait intervenir cette rencontre au beau milieu du film, désamorçant illico toute tension amoureuse pour ce concentrer sur un spectacle primaire. Même l’éblouissante scène de danse en apesanteur est dénuée de souffle érotique, et la scène du toit est d'une pauvreté narrative et émotionnelle affligeante pour un film de Spielberg. Combats virtuels et "name dropping" mis à part, leur relation ne s'épanouit pas, et ne donne jamais l’impression d’être menacée. La sentencieuse maxime finale "Only the reality is real" annihile d'un claquement de doigts tout le passionnant projet de mise en scène initié par la quête des trois clés...

Le film échoue là où Avatar et La Fille de Ryan (de David Lean), deux films dont l’axe émotionnel est la recherche de l’isolement pour la communion d’un couple (une idée très wagnérienne, tendance Tristan und Isolde), réussissaient.

Sarah Miles et Christopher Jones dans La Fille de Ryan, réalisé par David Lean (1970)
Sarah Miles et Christopher Jones dans La Fille de Ryan, réalisé par David Lean (1970)



Ernest Cline, sans prétendre à une grande œuvre de littérature, nous faisait ressentir ce besoin du réel par une idée toute simple, que Spielberg ne s'est pas donné la peine de transposer: deux baisers. La premier, virtuel, dans l'Oasis, le second, réel, à la fin. Dans Ready Player One, l’absence d’intimité du couple, jamais seul de tout le film, condamne toute romance.  Il aura fallu deux heures vingt vidées de toute substance émotionnelle pour arriver enfin à ce dernier plan venant bien trop tard. Dans un registre identique, Scott Pilgrim d'Edgar Wright se montrait bien plus fin.


Une conclusion trompeuse


Une perspective secondaire de Ready Player One semble donner un bref répit au film, lorsque la clé finale demandera à notre héros de retrouver un rapport ludique quant aux images qu'il manipule, un amusement, une curiosité face au jeu, plutôt que d'y accomplir une performance. Malheureusement, Ready Player One dévoile le film sous un jour réellement détestable quand l’innocence des héros se mue en cynisme avec l’épisode du contrat.

James Halliday (Mark Rylance) et Wade (Tye Sheridan) dans Ready Player One
James Halliday (Mark Rylance) et Wade (Tye Sheridan) dans Ready Player One


Ce happy end forcé, traversé d'une sincérité factice, d'une romance détournée, d'une morale de comptoir et du terrible "Only the reality is real" achève de reléguer Ready Player One au niveau zéro de la réflexion face à l'image. Spielberg n'est pas Verhoeven et ne prétend jamais adopter une forme tendant vers la satire pure comme dans Starship Troopers.

Samantha (Olivia Cooke) dans Ready Player One
Samantha (Olivia Cooke) dans Ready Player One

L’image, c'est ce que le spectateur en fait, dans sa double capacité d'émerveillement et de critique, qui lui permettra de comprendre au mieux ce qui l'entoure. Après son mélancolique BGG et la promesse d'un climax émotionnel dévastateur, Spielberg capitule, davantage préoccupé par la prouesse technique jamais vue que par ce qu'elle représente. Il est pourtant l'un des derniers grands anciens, avec Clint Eastwood, James Cameron et Ridley Scott, à pouvoir faire financer un blockbuster sur son seul nom. Au lieu de nous faire redescendre sur Terre par le biais de l'émotion pure, de l'image, comme il savait si bien le faire autrefois, il choisit la morale de proximité.

Scène de bataille dans Ready Player One
Scène de bataille dans Ready Player One


Ready Player One est un gâchis. Monstrueusement ambitieux sur le papier, promettant de redonner un sens à la salle de cinéma et au grand spectacle populaire dix ans après Avatar, cette fresque sur les mondes parallèles offrait au réalisateur l'opportunité de nous livrer son Lawrence d'Arabie du futur. Quelque chose de démesuré, romantique, épique, où le regard aurait retrouvé son axe.

Steven Spielberg, réalisateur de Ready Player One
Steven Spielberg, réalisateur de Ready Player One

Un autre film, plus discret, a récemment tenté d'ouvrir la même brèche : Tomorrowland, de Brad Bird. L'imaginaire s'y ouvrait vers le champs des possibles, la critique y était acerbe, allait au bout de sa démarche, redonnait fois en la Création, au génie de chacun et aux interactions entre les individus. L'image n'y était pas mauvaise par nature, c'est l'apprentissage du regard qui lui redonnait tout son sens. Là où Brad Bird semble être le dernier à croire encore au futur, Spielberg a baissé les bras.





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