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jeudi 18 janvier 2018

L'ÉCHANGE DES PRINCESSES : MON ROI ?






Par Adèle de Langevin, courtisane

Paris, 1750

Je suis d'un autre temps. De cette époque où les princesses, bien loin des contes, n'avaient pas droit au mariage d'amour. Par une étrange magie, je me suis retrouvée dans une salle inondée de pénombre et de gens. Devant nous, un mur blanc que nous étions sommés de regarder.

Les images, les photos se mouvaient, des gens parlaient sur ce mur blanc sans être pourtant là. Ce livre d'images animées narrait l'histoire de deux princesses, envoyées en terre étrangère pour renforcer le lien entre la France et l'Espagne. Une infante, quatre ans à peine, quittait l'Espagne pour la France, et un Louis XV peu aimable. Une insolente d'avant l'âge de femme quittait dans le même temps la France pour l'Espagne, afin d'y épouser quelque fâcheux précipité sur le trône.

Qu'en est-il donc du - comment dit-on, déjà ? Film. 

Me croirez-vous, chers lecteurs, si je vous dis que ces acteurs semblaient plus guindés que les rois et reines qu'ils tentaient d'imiter ? Ils faisaient comme du mauvais théâtre, tombant dans l'emphase à chaque réplique, surtout ce Lambert Wilson - d'extraction anglaise, semble-t-il - qui m'avait pourtant charmée quand, il y a plus de vingt ans, je découvrais, par le même prodige, un film appelé Marquise. Il parlait d'une fille de rien parvenue à la cour.



Oui, les acteurs jouent faux. Certains sonnent trop nobles pour être honnêtes, quand d'autres (la princesse insolente et le conseiller fourbe, surtout) détonnent par leur "modernité" en gestes et en paroles. 

Le metteur en scène ne mérite pas de recevoir de pommes cuites, mais... tous ses comédiens paraissent poser, bien que le tableau bouge. Ce tableau est mouvant sans être émouvant. Oh, l'on peut bien se prendre de sympathie pour ces enfants à qui l'on somme d'en faire. Mais la trame tourne court, elle manque d'enjeu, de surprises, d'intérêt. Cette cour-là semble plus poussiéreuse que la véritable. Il faut rendre le clair-obscur de la bougie, bien sûr, mais alors, que d'ombres ! Par moments, l'on distingue à peine les visages, pourtant adorables.




On effleure à peine les questions du désir, la peur de la chose, la honte de l'onanisme, la tentation du même sexe. Tout ce qui mériterait d'être creusé ne l'est jamais, pas même le ressenti de ces femmes prisonnières de leur rang.

La musique est réussie - et si je parle musique, c'est que le reste ne vaut guère. Les costumes sont finement brodés, mais rien ne se passe sous les perruques ni les tissus. Triste musée.

Il y aurait pourtant tant à dire de ces mariages arrangés pour garantir la paix entre deux nations. Le roman de Chantal Thomas n'était peut-être pas le meilleur à mettre en images. Comme trop de films en costumes, L'Échange des princesses n'est que cela. On se prend d'affection pour l'infante et l'insolente, de compassion pour le fâcheux et même pour Louis XV et sa froide distance. Mais cela ne suffit pas à faire l'histoire qui marquera les mémoires. La seule chose juste, peut-être, est cette défiance envers les médecins qui fit la gloire du grand Molière.

Je profite du prodige pour vous écrire sur ce curieux manuscrit, sans encre ni papier, mais le rêve prend bientôt fin, et je vais m'éveiller dans ma chambre au lit toujours chaud.

Je préfère laisser cet écrit derrière moi car voyez-vous, dans mon siècle, les femmes ne se commettent pas à l'écriture. Alors même que j'écris, je le fais sous un faux nom. Un jour, peut-être, il existera de grands romans écrits par des femmes qui diront la difficulté d'en être une

Faut-il voir L'Échange des princesses ? Disons que d'autres films parlent de mon temps de plus fine manière. Les joutes d'esprit dans Ridicule, le Marquise déjà cité, Louis, enfant roi, lui aussi scolaire mais plus réussi. Quant à voir une princesse épouser un fâcheux, vous vous émerveillerez devant Royal Affair, qui conte la vie d'une reine danoise qui se libéra de son roi. Le film montre les  prémisses d'un amour entre cette reine et un philosophe.




D'après Marla, qui a l'obligeance de me publier, un Danois, justement, serait plus doué pour les films d'époque.

L'époque de L'Échange des princesses est la mienne, et je vous le dis : le film ne vous apprendra pas grand-chose, si ce n'est qu'être femme n'est pas chose aisée, et que la loi injuste des hommes scelle trop souvent leur destin. Mais cela, chères lectrices, vous le savez, quel que soit votre temps.


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lundi 15 janvier 2018

BLACK MIRROR, "METALHEAD" : ANALYSE DE L'ÉPISODE ET EXPLICATION DE LA FIN (SPOILERS)







Par Clément

 

"Metalhead" est l’épisode le plus singulier de Black Mirror, saison 4. L’épisode ne développe pas d'histoire autour des écrans et de la technologie, comme à l’habitude. Il s'agit d'un pur exercice de style : une course-poursuite entre Bella, femme solitaire (Maxine Peake), et un robot-chien tueur dans un paysage post-apocalyptique.


La chasse à l’homme au cinéma et dans les séries


L’idée de mettre en scène des chasses mortelles au cinéma remonte à 1932 avec Les Chasses du comte Zaroff, co-réalisé par Ernest B. Schoedsack (célèbre pour être le co-réalisateur du premier King Kong, où il retrouvera Fay Wray). Dans ce film, Zaroff, aristocrate habitant sur une île, a un passe-temps favori : la chasse. Mais il chasse les humains, car c’est l’animal le plus intelligent. 

Les individus qui échouent sur son territoire se retrouvent à errer et se cacher dans l’île, proies à son jeu sadique, car c’est la mort assurée si Zaroff les retrouve.



Joel McCrea et Fay Wray dans Les Chasses du comte Zaroff, réalisé par Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel (1932)
Joel McCrea et Fay Wray dans Les Chasses du comte Zaroff, réalisé par Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel (1932)


Sur le même thème, l’épisode "Les Chasseurs" de la série Supernatural, ajoute une petite fille aussi sanguinaire que les chasseurs (dans Supernatural, si vous croisez un enfant, priez, ou sortez les pétoires et tirez dans le tas. On vous conseille la seconde solution).



Jensen Ackles et Alexia Fast dans l'épisode "Les Chasseurs" (1-15) de la série Supernatural, créée par Eric Kripke (2005-)
Jensen Ackles et Alexia Fast dans l'épisode "Les Chasseurs" (1.15) de la série Supernatural, créée par Eric Kripke (2005-)


L’épisode "Homecoming" de Buffy contre les vampires est une parodie du genre. Des monstres traquent les deux héroïnes piégées dans un labyrinthe. Dans ce cas, les monstres sont des crétins qui perdraient un duel face à une quiche.


La chasse à l’homme par une foule aveugle qui croit traquer un criminel donne souvent lieu à des scènes mémorables, notamment dans Furie de Fritz Lang (1936).

On peut aussi imaginer un traqueur "programmé" pour chasser sa proie sans relâche, tel Terminator. 

C'est cette option que va choisir le réalisateur de "Metalhead", David Slade. Il va compenser le manque d'humanité en misant sur le suspense et la terreur.


"Metalhead" n'est pas sans faire penser à un épisode de La Quatrième Dimension, série dont Black Mirror est une héritière directe. 

On pense entre autres à l'épisode Les Envahisseurs (2.15) dont "Metalhead" reprend les codes, par sa concision, d'abord : avec 38 minutes, c'est l'épisode le plus court de Black Mirror. Son scénario est volontairement minimaliste, l'épisode est quasi muet, et il s'agit du premier épisode de la série en noir et blanc – idée du réalisateur. 

Comme dans un thriller classique, on retrouve une quasi invulnérabilité des traqueurs (chiens-robots effrayants) l'épuisement progressif de la traquée, une mise en scène anxiogène et, comme dans tout bon épisode de Black Mirror, une chute.



Agnès Moorehead dans l'épisode Les Envahisseurs (2.15) de la série La Quatrième Dimension, créée par Rod Serling (1959-1964)
Agnès Moorehead dans l'épisode Les Envahisseurs (2.15) de la série La Quatrième Dimension, créée par Rod Serling (1959-1964)



Un épisode viscéral


Black Mirror suit à la lettre la recommandation du scénariste Tom Fontana : 



"Les spectateurs doivent recevoir l’histoire comme un coup de poing à l’estomac, et qu’elle remonte à leur conscience pour les habiter longtemps". 

D'habitude, c'est par le propos, choquant et exact, du créateur Charlie Brooker, que Black Mirror hante nos esprits...  mais pas ici.


Bella (Maxine Peake) fuit dans la lande dans l'épisode Metalhead (4.05) de la série Black Mirror, créée par Charlie Brooker (2011-)
Bella (Maxine Peake) fuit dans la lande dans l'épisode Metalhead (4.05) de la série Black Mirror, créée par Charlie Brooker (2011-)


Brooker effleure le thème d'une après-guerre entre robots et humains, que ces derniers ont perdu. Mais ce n'est qu'un canevas. "Metalhead" porte davantage la marque de son réalisateur, David Slade.


David Slade, réalisateur de Metalhead
David Slade, réalisateur de "Metalhead"

L'épisode de Black Mirror le plus proche de celui-là serait "Shut up and dance" (3.03) : ce qui importe, c'est moins le thème que le thriller, et la descente aux enfers du personnage.
Brooker sait enchaîner les rebondissements, d'où une tension constante.

Slade s'est distingué par quelques réussites dans le genre fantastique et horrifique, notamment l'excellent thriller vampirique 30 jours de nuit, plusieurs épisodes de la série American Gods ou la série Hannibal (on oubliera Twilight 3, où le réalisateur a dû lisser ses crocs). Il fait preuve de tout son talent dans "Metalhead".



Les cadrages penchés, le noir et blanc, les gros plans répétés sur le visage de Bella ou sur le robot-chien, font penser à l’expressionnisme allemand des années 20. La mise en scène de Slade regorge de trouvailles, par ses plongées écrasantes sur l'héroïne. Les plans larges, souvent synonymes de liberté et d'espace, deviennent ici les délimitations d'une prison à ciel ouvert.




Bella tente de joindre son camp dans Metalhead
Bella tente de joindre son camp dans Metalhead


La violence sèche, relayée par un montage tranchant, renvoient au modèle du genre, Psychose


Explication de la fin (Attention Spoilers)


Black Mirror sait achever ces épisodes sur des plans-choc. "Metalhead", en quelques plans, exprime toute l'horreur de la défaite de Bella. Se heurtant au mur final, elle a le choix - attendre que les robots la tuent, ou se servir de l'ultime liberté qui lui reste. S'entailler le visage pour enlever les trois traqueurs que le robot lui a implantés semble difficile. Elle décide de se trancher la gorge pour échapper aux chiens.



Ces technologies miniatures implantées dans le corps sont légion dans Black Mirror, elles étaient présentes déjà cette saison dans Arkangel avec le traqueur dont se sert la mère pour tout savoir de sa fille.


Marie (Rosemarie de Witt) fait implanter par l'anesthésiste (Angela Vint) un traqueur dans la tête de sa fille Sara (Sarah Abbott) dans l'épisode "Arkangel" (4.02) de la série Black Mirror
Marie (Rosemarie de Witt) fait implanter par l'anesthésiste (Angela Vint) un traqueur dans la tête de sa fille Sara (Sarah Abbott) dans l'épisode "Arkangel" (4.02) de la série Black Mirror



Ces technologies reviendront dans "Black Museum", pour un usage encore plus déstabilisant.


Après le suicide de Bella vient la plongée finale sur la caisse de jouets, but de son expédition. Ses appels téléphoniques étaient destinés à son neveu mourant. Pour adoucir ses derniers jours, elle était partie chercher des jouets dans un entrepôt gardé par le robot. 




Plan final de Metalhead
Plan final de "Metalhead"



On peut voir, dans ces ours en peluche blancs, une auto-référence à Black Mirror : le fameux épisode "White Bear", où un ours blanc, jouet d'une petite fille, devient le symbole de son martyre, et le nom du parc où la complice de son meurtre est châtiée.


La multitude des chiens tueurs qui envahissent les dernières images donnent une terrible vision d'une humanité en sursis, cachée derrière le barrage, mais qui, tôt ou tard, sera décimée par les créatures qu'elles ont créées. On rejoint le credo de la série : non pas dénoncer la technologie, mais ce que les humains en font.



Un épisode éprouvant


"Metalhead" n'atteint pas les sommets émotionnels induits par les meilleures (ou les pires, selon le point de vue) dystopies proposées par Black Mirror, à cause de son postulat de départ : une course-poursuite minimaliste. Reste une implacable traque de l'homme par le robot qui prend aux tripes, grâce à la science du réalisateur et l'interprétation habitée de Maxine Peake, dans un quasi seul-en-scène.






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Pour d'autres analyses des épisodes de Black Mirror :


    




mercredi 10 janvier 2018

BLACK MIRROR, "USS CALLISTER" : LE CÔTÉ OBSCUR DE STAR TREK








Robert Daly est un codeur de génie méprisé par ses collègues de travail. Jusqu'à l'arrivée de Nanette, fan inconditionnelle. Robert, lui, est un grand fan de Star Trek… pardon, de Space Fleet, comprenez "flotte de l'espace". Il l'aime, sa série. Au point d'avoir recréé son univers favori en jeu de réalité virtuelle grandeur nature. Qui n'a jamais rêvé d'être le capitaine Kirk ? Il est beau, blond, fort, et il gagne toujours à la fin… comme Starsky et Hutch (non, on ne chante pas).


Tout cela apparaît fort sympathique, surtout aux fans de Star Trek (appelés Trekkies). Ils verront de multiples références (on reconnaîtra aisément le fidèle Spock), notamment à l'épisode 18, bien connu, de la bataille entre le capitaine Kirk et un monstre peu convaincant.






Rien de mal ne peut survenir dans un tel univers, pourrait-on croire. Détrompez-vous. Pour peu que le geek en question ait un vrai problème avec sa vie réelle, la vie virtuelle devient, disons, complexe.



Live long and suffer


Robert Daly ressemble à un mec qui n'a jamais digéré ce qu'on lui a fait au lycée. S'il est nécessaire, dans tous les cas, de dénoncer le harcèlement ou le mal-être au travail, Brooker se pose la question du harcelé qui devient harceleur. Et si le gentil geek se changeait en tyran une fois dans ce petit monde créé à l'image de sa série favorite ?



C'est ce qui se produit pour Robert, et le capitaine Kirk en prend un sacré coup.

Dans un précédent épisode Black Mirror, "White Christmas", on créait des clones domestiques. Dans "USS Calister", Robert se fabrique un coffre à jouets peuplé des clones de ses collègues de bureau, pour faire joujou avec et les torturer à sa guise, histoire de se décharger un peu de sa frustration quotidienne.

Charlie Brooker, qui a défendu Rebecca Black, harcelée en ligne, s'intéresse de près à ce sujet, comme il l'a prouvé dans "Shut up and dance," épisode de la saison 3 de Black Mirror, où un jeune homme est victime d'un troll diabolique.

Ce n'est pas la première fois que la fiction prend les gens pour des jouets, et vice versa.



Des "jouets" pas comme les autres au cinéma et dans les séries (Attention Spoilers)


Dès 1939, dans Le Magicien d'Oz, Dorothy, par le pouvoir de l'imagination, retrouvait les personnes de son quotidien sous les traits d'un épouvantail, d'un homme en fer blanc, d'un lion peureux et... d'une sorcière.




Dans "USS Callister", Robert choisit de changer son associé en Spock, et ses collègues de travail sexy et inaccessibles en jolies poupées qu'il pourra embrasser fougueusement à chaque fin d'épisode.

Dans Ultimate Game, sorti en 2009, une société futuriste propose aux gosses de riches de jouer littéralement avec un être humain, et d'en faire un avatar de jeu vidéo.





Côté français, Pierre Richard se faisait carrément acheter dans un magasin par un gosse pourri gâté.




L'exemple le plus illustre est sans doute l'épisode, devenu classique de La Quatrième dimension, intitulé "Cinq personnages en quête d'une sortie."

Dans cet épisode, cinq personnes sont prisonnières d'un monde étrange et tentent d'en sortir. Mais si vous avez vu Toy Story, vous cramez assez vite la fin.



Ces "personnes" n'en sont pas. Il s'agit de jouets au fond d'un seau à jouets. Ils souhaitent reprendre leur liberté mais n'y parviendront pas.


L'attaque des clones


Le titre "Cinq personnages en quête d'une sortie" aurait très bien convenu à "USS Callister." Les clones des collègues de Robert chercheront eux aussi à s'échapper du jeu cruel où il sont enfermés. C'est Nanette, geek en chef, qui échafaudera un plan efficace. Pour une fois, le chantage en ligne sert de bonnes fins : Nanette clonée parviendra à contacter la vraie Nanette pour la faire agir, en vue de libérer les clones prisonniers. Elle lui enverra un message de 140 caractères, limite d'un message Twitter jusque récemment.


Pour les fans de Doctor Who, à la fin de l'épisode "Extremis" (S10E06), le spectateur se rend compte que les personnages se trouvent dans une simulation virtuelle de la vie terrestre. Il s'agit pour les extra-terrestres d'observer les humains sur Terre en vue d'une invasion. Comme dans "USS Callister", le Docteur virtuel parvient à contacter son homologue réel.



Le docteur face à l'alien dans l'épisode "Extremis"
Le Docteur face à l'alien dans l'épisode "Extremis"

Nanette permet aux clones de s'échapper, dans un épisode haletant qui devient, comble de l'ironie, proche d'un épisode véritable de Space Opera (suspense, difficulté à passer une zone difficile dans l'espace, etc.). Le passage dans la ceinture d'astéroïdes rappelle d'ailleurs une séquence marquante de Star Trek, sans limites, dernier film adapté de la saga.

Charlie Brooker nous offre un beau pastiche de Star Trek, de l'humour et, comme toujours, une réflexion adroite sur notre rapport aux nouvelles technologies. 

Ne ratez pas "USS Callister," assurément l'épisode le plus fun de cette quatrième saison de Black Mirror.



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Pour d'autres analyses des épisodes de Black Mirror :



    

mardi 9 janvier 2018

CANNES 2017 - VERS LA LUMIERE (HIKARI) : QUE VOIS-JE ?






Misako prête sa voix à l'imaginaire des spectateurs aveugles et leur décrit des films. Elle écrit le texte et le dit à mesure que l'image défile.



Des mots et des émotions


Vers la lumière n'est pas seulement une réflexion sur la difficulté de l'audiodescription. C'est une réflexion sur l'écriture au sens large, sur l'impossibilité de décrire avec exactitude les choses et les émotions. Le film illustre, en cela, la célèbre phrase de Beckett :


Words fail us.
Les mots nous manquent.

Entendre Misako décrire un film dans la première scène, c'est un peu comme entendre Truffaut en voix off commenter ses propres images. La mise en abyme est immédiate, puisque dans la salle, nous sommes tous spectateurs. Il faudrait presque fermer les yeux pour vivre l'expérience de la cécité, et se laisser guider par la voix de Misako.


Mais hélas, on raterait le questionnement central de Vers la lumière. Le film décrit par Misako montre un vieil homme face à la mer, et elle dit de son regard qu'il "déborde d'espérance."

Voilà le hic. Ce n'est pas comme ça que je lis le regard du vieil homme. Je ne le trouve en rien empli d'espoir. Il pourrait être triste, nostalgique, désespéré, même, mais certainement pas débordant d'espérance.

Misako en a trop dit. Elle recevra les critiques de spectateurs aveugles qui la conseillent sur l'écriture de son texte. Elle se fera surtout réprimander par Masaya, photographe de talent en passe de perdre la vue.




Masaya (Masatoshi Nagase) dans Vers la Lumière (Hikari) de Naomi Kawase (2017
Masaya (Masatoshi Nagase) dans Vers la Lumière (Hikari) de Naomi Kawase (2017)

Misako a commis le crime de sa profession : empiéter sur l'imaginaire du public.

L'une de mes amies travaille comme médiathécaire pour les aveugles et les gens empêchés de lire. Je n'avais pas compris, jusqu'à Vers la lumière, pourquoi elle défendait si ardemment la voix de synthèse pour les audiolivres. Elle argumente que seule la voix de synthèse, parfaitement neutre, permet au malvoyant de faire sa propre lecture du texte, d'en tirer sa propre interprétation.




Une leçon pour les écrivains et les critiques de cinéma



Dans Vers la lumière, Naomi Kawase offre une leçon éclatante aux écrivains mais aussi aux critiques de cinéma, ce qui explique peut-être l'accueil mitigé du film à Cannes.


La réalisatrice nous dit en substance : Êtes-vous sûr.e de ce que vous avez vu ? Êtes-vous certain.e que votre interprétation est la bonne, ou même qu'elle est pertinente ? Ne plaquez-vous pas votre grille de lecture personnelle sur un film qui dit tout autre chose ?




La réalisatrice Naomi Kawase
La réalisatrice Naomi Kawase


Après avoir écrit plus de 400 articles en trois ans sur ce blog, je vois la difficulté de donner la lecture d'un film par écrit, surtout lorsqu'il s'agit de sujets brûlants ou d'un film à lectures multiples.



C'est, comme pour Misako dans Vers la lumière, le public qui me rappelle la relativité de mon interprétation. Vos commentaires me disent quotidiennement à quel point un film change de sens en fonction de celui ou celle qui regarde.




Vers la lumière porte bien son titre



Alors je vous le dis sans détour : le film de Kawase est magnifique. Et quand je dis "le film de Kawase est magnifique" je ne dis rien de plus que "J'ai trouvé le film magnifique." Je n'impose pas mon point de vue, je le propose. Le film a été reçu moyennement à Cannes, ce qui veut dire, bien sûr, qu'on peut ne pas être touché.e. Mais Hikari, de son titre original, est encore meilleur que Les Délices de Tokyo, de la même réalisatrice.

Vers la lumière
porte bien son titre. La photo est splendide, les paysages somptueux. La quête du père pour Misako est peut-être trop appuyée et convenue, mais sa rencontre avec Masaya est extraordinaire. Entre celle qui souhaite affûter son regard et celui dont le regard se brouille naît une amitié particulière. 


Masaya (Masatoshi Nagase) et Misako (Ayame Misaki) couple de Vers la lumière
Masaya (Masatoshi Nagase) et Misako (Ayame Misaki) couple de Vers la lumière

La sincérité et la beauté de Ayame Misaki et le charisme de Masatoshi Nagase apportent beaucoup aux personnages.


Le drame intime de Masaya, dont le métier de photographe représente toute sa vie, est bouleversant.

Vous connaissez le questionnaire de Proust ? A la question "Quel serait votre plus grand malheur ?" Il a répondu :


"Devenir aveugle."

Cette trouille est fréquente, notamment chez les artistes. Parce que j'écris, j'admets que la cécité m'effraie également. Comment écrire sur le cinéma quand on n'y voit plus ?


D'où mon empathie pour Masaya, qui doit renoncer à sa passion parce qu'il perd la vue. Je sais bien que perdre la vue n'est pas perdre la vie. C'est en trouver une autre par les autres sens, et elle peut être riche... et belle. Mais ce n'est pas le propos de Vers la lumière.


Ma palme du cœur



Naomi Kawase me dit que je suis la seule à voir le film que je vois. D'aucuns m'en voudront que ma lecture n'épouse pas la leur, et pourtant, je continuerai d'écrire.


J'espère vous avoir donné envie de voir Vers la lumière, ma palme du cœur pour Cannes 2017.


Dites-moi si vous ressentez la même chose. Ou non. Racontez-moi quelle est votre palme du cœur. Et si elle est autre que la mienne, donnez-moi envie de changer de regard.


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