vendredi 30 juin 2017

CANNES 2017 – SANS PITIÉ : ANALYSE DU FILM ET EXPLICATION DE LA FIN







Par Clément

Twist(s) again


À côté de mastodontes comme Les Affranchis, Casino, et autres Parrain, il existe de très bons films et séries dites "de mafia" qui ne parlent 
pas, en fait,  de la mafia.

Quand David Chase créé Les Sopranos, ce qui l’intéresse, c’est moins de raconter les affaires du Don du New Jersey que ses rapports compliqués qu'il entretient avec ses hommes, sa famille et lui-même, sans compter ce qu’il voudrait cacher à sa psy. 

Sergio Leone, dans Il était une fois en Amérique, explore toute la psyché du fascinant Noodles, où la mafia ne sert que de décor. De l’aveu même de son réalisateur Byun Sung-HyunSans pitié est de ces films-là.

Le casting des Sopranos, de David Chase (1999)
Le casting des Sopranos, de David Chase (1999)

Jo Hyun-Soo (ou Hyun-Su), joué par Si-Wan Yim, est un jeune loup emprisonné pour trafic. Ambitieux et turbulent, il attire l’intérêt de Han Jae-Ho (Kyung-Gu Sol), caïd qui fait sa loi en prison avec son bras droit 
Byung-gab (Kim Hee-won), en attendant de retrouver son clan, dirigé par son oncle Byung-chul (Lee Geung-young)Jae-Ho prend Hyun-Soo sous son aile à sa sortie, et le fait rentrer dans son clan, tout en restant méfiant.

Pendant ce temps, Cheon (Jeon Hye-Jin), une inspectrice grande gueule, n’a qu’une envie : coffrer tout le monde. Elle est prête à toutes les manipulations pour y arriver. S’ensuivent moult rebondissements et trahisons.

Et ça va saigner…

Jo Hyun-Su (Si-Wan Yim) et Han Jae-Ho (Kyung-Gu Sol) dans Sans pitié de  Sung-Hyun Byun (2017)
Jo Hyun-Su (Si-Wan Yim) et Han Jae-Ho (Kyung-Gu Sol) dans Sans pitié de Byun Sung-Hyun (2017)


Un thriller coréen à l’occidentale


Le cinéma asiatique possède un savoir-faire pour les films de mafia, souvent plus sauvages que la stylisation "opératique" des modèles Hollywoodiens : injection des jeux de pouvoir de la politique dans Élection 1 et 2 réalisés par Johnnie To, action trépidante dans À toute épreuve de John Woo, duel à distance entre deux hommes très proches de caractère, mais dans des camps opposés dans Infernal Affairs d’Andrew Lau et Alan Mak.

C’est d’ailleurs ce dernier film, ainsi que l’excellent remake de Scorsese, Les Infiltrés, avec son thème de flic infiltré, qui semble avoir servi de référence au talentueux Byun Sung-Hyun. Il signe là son premier long-métrage. Malgré son casting et sa langue, Sans pitié est très américain de ton. On ne retrouve pas le côté "brut de décoffrage" propre au film de mafia made in Asia.

Matt Damon et Leonardo Di Caprio dans Les Infiltrés, réalisé par Martin Scorsese (2006)
Matt Damon et Leonardo Di Caprio dans Les Infiltrés, réalisé par Martin Scorsese (2006)


Cérébralité du script, violence calibrée, absence d’extravagances : on retrouve une marque moins coréenne, plus occidentale. La structure éclatée en flash-backs comme autant de digressions, stimule en permanence le spectateur.

Rien de neuf au pays des gangsters


Malheureusement, les flash-backs sont là surtout pour complexifier un scénario peu original, même si certains retours sont là pour révéler un twist. Sans pitié ne raconte rien de nouveau au pays des gangsters, avec ses personnages enfermés dans des figures-types : le vieux capo parano, le jeunot aux dents longues, le vétéran à la force tranquille.

Un plan à la Tarantino : Han Jae-Ho (Kyung-Gu Sol), Byung-chul (Lee Geung-young), et  Byung-gab (Kim Hee-won) dans Sans pitié
Un plan à la Tarantino : Han Jae-Ho (Kyung-Gu Sol), Byung-chul (Lee Geung-young), et
Byung-gab (Kim Hee-won)
 dans Sans pitié


Seule l’inspectrice détonne, par son autorité glaçante, ses manipulations, son efficacité (il faut voir la scène où elle se fout copieusement de la gueule du Don qui lui fait face). Comme Byun Sung-Hyun renonce à l'ampleur lyrique hollywoodienne, il reste entre deux eaux. Sa mise en scène frappe cependant par sa sécheresse, à la Don Siegel.

Cheon (Jeon Hye-Jin) et son unité dans Sans pitié de Byun Sung-Hyun
Cheon (Jeon Hye-Jin) et son unité dans Sans pitié


En plus de Scorsese, on appelle au rayon de citations Tarantino : la première scène de Sans pitié, dialogues décalés de deux gangsters autour d’yeux de poisson est en miroir de celle de Pulp Fiction, dont le film partage la narration éclatée. Malgré sa violence, Sans pitié demeure sage comparé au délire pop de l’américain, même s’il reprend parfois avec succès les répliques qui font mouche (le film est très bien dialogué). On trouve aussi une référence au Viridiana de Buñuel avec sa Cène blasphématoire.


Han Jae-Ho (Kyung-Gu Sol) trône au milieu de sa Cène dans Sans Pitié de Byun Sung-Hyun
Han Jae-Ho (Kyung-Gu Sol) trône au milieu de sa Cène dans Sans pitié


Référence aussi à Breaking Bad puisque le film tourne autour d’une livraison de métamphétamine bleue très pure, soit la marque de fabrique de Walter White/Heisenberg (d’où des rires dans la salle, apparemment j’étais en compagnie de fans de la série).



Blue Meth Breaking Bad Walter White Heisenberg




Shakespeare chez les mafieux


Le cinéma asiatique s’est souvent nourri de culture occidentale : le superbe Mademoiselle de Park-Chan Wook s’inspire d’un roman de Sarah Waters. Mademoiselle partage d’ailleurs avec Sans pitié un lien de défiance/confiance entre deux personnes inégales socialement.

Akira Kurosawa a adapté Macbeth et Le Roi Lear, et en a tiré deux chefs-d’œuvre : Le château de l’araignée et Ran. La force de Sans pitié, c’est le soin accordé au lien paternel entre Hyun-Soo et Jae-Ho, décrit avec une finesse qui regarde Shakespeare droit dans les yeux. De par son utilité à l’action, d'abord : c’est grâce à ce lien fort que l’on doute de la loyauté de Hyun-Soo, ballotté d’un camp à l'autre. En lui-même, il est vertigineux : Hyun-Soo trouve en Jae-Ho un homme certes violent et amoral, mais qui lui donne une chaleur, une générosité dont est dépourvue l’implacable Cheon.


Han Jae-Ho (Kyung-Gu Sol) et Jo Hyun-Su (Si-Wan Yim) dans Sans pitié de Byun Sung-Hyun
Han Jae-Ho (Kyung-Gu Sol) et Jo Hyun-Soo (Si-Wan Yim) dans Sans pitié

Face à ce dragon policier, Jae-Ho fait presque figure de gentil. Cette vision d’agents ne vaut pas mieux que les criminels qu’elle combat. On se rapproche de J’ai rencontré le Diable, thriller sud-coréen dont le policier ultraviolent porte le même nom que celui de Sans pitié, mais inversé : Soo-Hyun.


Lee Byung-Hun joue Soo-Hyun dans J'ai rencontré le diable réalisé par Kim Jee-woon (2010)
Lee Byung-Hun joue Soo-Hyun dans J'ai rencontré le diable réalisé par Kim Jee-woon (2010)


Au fur et à mesure que l’explication finale s’approche, la violence de Sans pitié augmente, jusqu’à l'insoutenable. Sicario ne fait pas autrement lorsqu’il décrit la violence comme unique issue possible entre trafiquants et policiers.



Agent quadruple ? (Attention SPOILERS)


De quel côté se place réellement Hyun-Soo ? Au départ flic infiltré, il change d’allégeance quand Jae-Ho se montre plus humain que sa patronne ; il joue si bien la victime qu’il réussit l’horrible test auquel le soumet Cheon lorsqu’elle veut s’assurer de sa loyauté.


Hyun-Soo ne sait pas, à ce moment, que Jae-Ho a assassiné sa mère, puis a joué au "pompier pyromane", fait mine de compatir à sa douleur, tout en s'arrangeant pour qu’il puisse aller l’enterrer, payer ses funérailles, etc.


Cheon (Jeon Hye-Jin) dans Sans pitié de Byun Sung-Hyun
Cheon (Jeon Hye-Jin) dans Sans pitié


L’affection de Jae-Ho pour Hyun-Soo n’en est pas moins réelle. Les deux acteurs sont irréprochables.

C'est pour cela que la descente de police échoue : Hyun-Soo, toujours dans l'ignorance, avait pensé jeter la drogue à la mer, avant de la récupérer une fois l'orage passé. Ainsi, il ridiculise Cheon dont il n'approuve pas les méthodes. L’allégeance de Hyun-Soo bascule quand Cheon lui apprend la vérité, mais pas comme on pourrait l’attendre : trahi par son père adoptif, il l’est aussi par les cachotteries de Cheon, qui l’utilise comme un pion. 


Alors, il trahit les deux parties, et devient une sorte d’agent quadruple, ne travaillant que pour lui.


Jo Hyun-Soo (Si-Wan Yim) dans Sans pitié de Byun Sung-Hyun
Jo Hyun-Soo (Si-Wan Yim) dans Sans pitié


La scène finale de Sans pitié n’est autre qu’une mise en scène qu’il élabore pour que Cheon et Jae-Ho s’entretuent. Jae-Ho paralysé par la voiture de Cheon, Hyun-Soo peut donc abattre sa patronne, et exécuter ensuite Jae-Ho. Une mise à mort vue d’ailleurs comme un rituel, une passation de pouvoir consentie.


Les morts s’enchaînent, car c’est la seule manière pour les différentes factions de mettre fin à leur conflit. C’était d’ailleurs sur ce triste constat que s’achevait Les 8 salopards. La mort de Jae-Ho permet enfin à Hyun-Soo de se libérer de lui, mais à la dernière image, que lui reste-t-il ? Il va devenir le successeur de Jae-Ho sans doute, mais est-ce vraiment ce pour quoi il est fait ? Tout comme la meurtrière de The Young Lady, une fois que le sang a cessé de couler, il n’obtient aucune satisfaction
Comme souvent chez Shakespeare, Sans pitié s’arrête faute de combattants.




Shakespeare-tragedies-everyone-dies




Le cinéma sud-coréen se porte bien


Film atypique dans la production sud-coréenne par le traitement très occidental d’une banale histoire de gangsters, Sans pitié retient l’attention grâce au magnifique lien entre deux hommes. Ce lien échoue à cause d'un milieu toxique, d’un jeu de manipulations inhumain. 




Le casting du film Sans pitié de Byun Sung-Hyun
Le casting du film

S’il n’est pas aussi brillant que d’autres films de mafia asiatiques, Sans pitié révèle le savoir-faire de Byun Sung-Hyun, nouveau talent du cinéma sud-coréen.





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