jeudi 20 juillet 2017

DUNKERQUE : C’EST LA MORT À LA PLAGE



Soldats dans Dunkerque (2017) de Christopher Nolan




Par Clément

Défaite ou victoire ?


27 mai 1940 : sous le rouleau compresseur allemand, les armées britanniques et françaises sont repoussées à Dunkerque : 400000 soldats sont coincés entre l’armée ennemie d’un côté et la Manche infranchissable de l'autre. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils ne soient 
à terme tous massacrés par l’aviation et l’infanterie nazies. Cela signifierait la fin des Alliés, puisqu'il s'agit de la quasi-totalité de leur armée.

Le gouvernement britannique lance alors "L’Opération Dynamo" : tous les navires civils sont réquisitionnés pour secourir les soldats : les destroyers militaires sont en effet des cibles faciles pour la Luftwaffe qui pilonne la plage sans arrêt.


Sauve-qui-peut dans Dunkerque (2017) de Christopher Nolan

Le miracle se produisit : soutenus par l’armée française qui empêche les allemands de s’approcher des plages, près de 335000 soldats seront sauvés. C'est un désastre sur le plan militaire, qui voit le triomphe de l’Allemagne en Europe. Mais le "Miracle de Dunkerque", comme il est appelé, a été décisif en sauvant les Alliés d’une défaite irréversible, grâce à la mobilisation unanime des civils pour les soldats.

M. Dawson (Mark Rylance), un civil, dans Dunkerque de Christopher Nolan (2017)
M. Dawson (Mark Rylance), un civil, dans Dunkerque de Christopher Nolan (2017)

Christopher Nolan, réalisateur de films d’auteur derrière l’étiquette blockbuster, a déclaré que c’est cette dualité qui a éveillé son intérêt pour cette page de l’histoire. C'est le sujet de son dernier film Dunkerque, un choix audacieux puisqu’il raconte l’histoire d’une défaite militaire, d’ailleurs peu connue, avec un casting 0% américain, un patriotisme en sourdine… soit l’opposé complet du bon vieux film héroïque ricain !



Dunkerque avant Dunkerque


Plusieurs films se sont intéressés à la bataille de Dunkerque. Week-end à Zuydcoote, réalisé par Henri Verneuil, s’intéresse moins à la bataille qu’à la camaraderie entre des soldats français, et une love story (maladroite) entre deux largages de bombes.

Jean-Paul Belmondo et Pierre Mondy dans Week-end à Zuydcoote réalisé par Henri Verneuil (1964)
Jean-Paul Belmondo et Pierre Mondy dans Week-end à Zuydcoote réalisé par Henri Verneuil (1964)

Dans un mémorable plan-séquence de cinq minutes, Joe Wright exprime dans Reviens-moi (certes avant tout un drame) un instantané de la vie des soldats pendant ces jours interminables : chants, jeux, beuveries, ennui… On pourra tiquer sur des violons envahissants en revanche.



Mais si on veut vraiment comparer le Dunkerque de Nolan à un autre film, nous devons parler d'un autre Dunkerque réalisé par Leslie Norman en 1958. Ce film se centre sur la retraite précipitée des survivants du 13e bataillon de la Compagnie B du Wiltshire vers les plages. L’évacuation n’occupe que le dernier tiers du film.

Dunkerque (1958) a mal vieilli, à cause d’une mise en scène académique, impuissante à rendre l’horreur des combats. Le film est desservi par un moralisme pontifiant : parce qu’un civil (joué par Richard Attenborough) veut rester auprès de sa famille, il est donc un "lâche", jusqu’à ce que, gros cuivres patriotiques obligent, il aille au charbon. Il faut ajouter un manichéisme grossier, un rythme lent, des dialogues bavards, des conciliabules incompréhensibles sauf à être militaire (un problème que l’on retrouvera dans La bataille de Midway).

John Mills, Bernard Lee, et Sean Barrett dans Dunkerque, réalisé par Leslie Norman (1958)
John Mills, Bernard Lee, et Sean Barrett dans Dunkerque, réalisé par Leslie Norman (1958)

Le Dunkerque de Nolan n’aura donc aucun mal à surclasser le film de 1958. Pour autant, doit-on se rallier à certaines reviews le sacrant comme un des meilleurs films de guerre de tous les temps ?


Nolan le prodige


Nolan est un auteur, qui écrit les scénarios de tous ses films (même celui d’Insomnia où il a fait la dernière réécriture). Dunkerque dans ses détails et son casting cinq étoiles, est un Nolan movie. Avec la pellicule IMAX 70 mm, et la technique du réalisateur, Dunkerque est un épique spectacle visuel, qui n’a pas besoin de recourir au montage sur-haché, à la caméra à l’épaule, ou aux dialogues (réduits à l’essentiel) pour insuffler de la tension.



Scène de bombardement dans Dunkerque de Christopher Nolan (2017)

On note le travail sur les sons, amplifiés, qui nous plongent en pleine action, tout comme la musique d’Hans Zimmer. Je dois avouer n’être plus fan de Zimmer, il me semble qu’il n’a plus rien à dire depuis le premier Pirates des Caraïbes (2003 quand même). Il se montre ici plus subtil : s'il ne renonce pas à son orchestration passe-partout, ses mélodies n'ont pas le côté laborieux de ses dernières productions. La discrète intensité de sa musique sert grandement Dunkerque.

Le sens de Nolan pour l’image, qui faisait déjà merveille dans Interstellar, éclate ici, grâce au relais parfait entre scénario et réalisation. Le script de Dunkerque décrit ce qui se passe sur trois fronts : la jetée, la mer, le ciel, d’où trois intrigues différentes, et une densité dramatique triplée. Partant de cette base, la caméra tourbillonne, passe en travellings amples, dans une fluidité aisée, d’un front à l’autre.

Naufrage lors de Dunkerque de Christopher Nolan (2017)


Nolan exprime la dualité des liens humains : D'un côté, le patriotisme des soldats est solaire, sans grandiloquence, même dans le final, contrairement à d'autres films qui sombrent dans leurs codas dans le nationalisme. Il montre la solidarité entre soldats d’un même régiment. Mais d'un autre côté, dès que la survie est en jeu, on peut bien sacrifier n’importe qui du moment que ce n’est pas soi. Le commander incarné par Kenneth Branagh ironise sur le double discours de Churchill. L'homme d'état dit tout haut que français et anglais doivent être secourus sans distinction, mais dans les faits encourage la préférence nationale.

Le capitaine Winnant (James d'Arcy) et le commandant Bolton (Kenneth Branagh) dans Dunkerque
Le capitaine Winnant (James d'Arcy) et le commandant Bolton (Kenneth Branagh) dans Dunkerque

La terreur qui saisit un marin, jusqu’à provoquer l’irréparable, est aussi bien vue. À côté de ces grandes qualités, Dunkerque doit composer avec plusieurs problèmes.


Virtuosité artificielle


Nolan aime jouer avec la temporalité : Memento était un cérébral casse-tête par son récit simultanément chronologique, antichronologique, et uchronique. Inception jouait sur pas moins de cinq niveaux temporels en même temps. C’est ce procédé que Nolan reprend dans Dunkerque où l’action sur la jetée dure une semaine, l’action sur mer un jour, et l’action aérienne, sur une heure. En effet, un jour suffit aux bateaux pour traverser la Manche et une heure pour les avions : un postulat de base réaliste et prometteur (Nolan dit que pour cette raison, c’est son film le plus "expérimental" !) mais une application artificielle.

Farrier (Tom Hardy), pilote de la RAF dans Dunkerque
Farrier (Tom Hardy), pilote de la RAF dans Dunkerque


Dans Inception, les temporalités/histoires, dans un effet « boule de neige » typique de Nolan, étaient toutes reliées entre elles, mais elles ne se rejoignent jamais dans Dunkerque (sauf à deux brèves reprises). Ainsi, les trois histoires se marchent sur les pieds. Pas non plus de « payoff » où les trois storylines fusionneraient dans un grand climax, ni d’accélération du récit. La virtuosité habituelle de Nolan tourne à vide. Tout comme Tarantino avait révolutionné l’approche du film de gangsters, Nolan révolutionne celle du film de guerre, mais la réussite est bien moindre.


Image de Dunkerque de Christopher Nolan (2017)

Il ne se passe pas grand-chose au ciel, mise à part de fugaces affrontements répétitifs. Pas grand-chose non plus sur mer, avec un huis clos qui ne tient pas la longueur. Heureusement, la partie sur la jetée est bien plus riche en événements. Nolan a par contre tendance à contempler son génie de la caméra (comme le fait avec encore plus d’ego Danny Boyle dans T2 Trainspotting) : les scènes de peur, de carnage, de sauve-qui-peut sont comme tenus à distance par sa mise en scène ample mais distante. Quand on compare avec l’ouverture d’Il faut sauver le soldat Ryan, Dunkerque provoque certes des frissons mais pas autant.

Alex (Harry Styles) et Tommy (Fionn Whitehead) dans Dunkerque
Alex (Harry Styles) et Tommy (Fionn Whitehead) dans Dunkerque


Personnages sacrifiés


Le film de 1958 avait au moins la présence d’esprit de suivre un groupe de personnages, auquel on parvenait à s’attacher grâce au temps et au dialogue. Dunkerque use un peu trop du précepte de l’auteur/scénariste David Mamet : "There’s no such thing as character development, all there is is action." Tout dans Dunkerque est au service de l’action, mais aucun personnage n’aura droit à la moindre ébauche. C'est une entrave à l’émotion que nous devrions ressentir devant cette boucherie.

Un marin en état de choc (Cillian Murphy) dans Dunkerque
Un marin en état de choc (Cillian Murphy) dans Dunkerque

Dans la séquence finale, Nolan flirte avec le révisionnisme en cachant l’apport des soldats français. Ils tomberont aux mains allemandes pour avoir résisté le temps que l’évacuation s’organise. Certes, ce n’est pas une nouveauté dans un film US depuis l’affaire U-571 (ou comment l’Oncle Sam s’appropriait un exploit britannique), mais sans être chauvin, c’est quand même un regret.

Tommy (Fionn Whitehead) dans Dunkerque
Tommy (Fionn Whitehead) dans Dunkerque


Un film de guerre révolutionnaire

Dunkerque contient tout ce qu’on adore chez le réalisateur de The Dark Knight, mais la Nolan touch atteint ici ses limites.

La productrice Emma Thomas et le scénariste/réalisateur Christopher Nolan (et mari de Thomas)
La productrice Emma Thomas et le scénariste/réalisateur Christopher Nolan (et mari de Thomas) 

Moins un chef-d’œuvre attendu qu’un film seulement efficace. Dunkerque se regarde comme une révolution expérimentale dans le genre du film de guerre, grâce à la personnalisation du récit et son ambiance plus thriller que militaire.



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