dimanche 9 juillet 2017

THE CIRCLE : ANALYSE DU FILM ET EXPLICATION DE LA FIN (SPOILERS)








Bienvenue chez Google


En 2010, à Dublin, j'ai eu un entretien d'embauche un peu particulier. Pour la première fois, je me suis rendue au siège de Google. À part les quelques fauteuils et tapis aux couleurs de l'entreprise, tout était blanc, fonctionnel, moderne.







Tout était propre, les cabines des open space étaient huppées avec leur curieux papier peint, étrange dans le contexte du travail. Nous avons attendu en silence dans la salle d'attente. Entre les candidats au poste, pas même de conversation d'usage, creuse et polie. On se savait concurrents, et le chômage faisait rage à Dublin après la crise de 2008.

Une DRH est venue me voir. Cela fait sept ans et pourtant je me souviens parfaitement d'elle : petite, toute fine et nerveuse. Elle m'a emmenée dans ce que je ne peux qualifier que de placard. Elle a croisé plusieurs collègues de l'entreprise sans les saluer, tous étaient pressés, sous tension.

Elle m'a posé quelques questions d'usage en entretien d'embauche, puis m'a demandé ce qui pouvait être amélioré chez Google. En bonne lectrice d'Orwell, je m'étais intéressée de près à cette problématique : Google Earth venait d'être créé, et la question se posait des gens qui passaient sous les caméras, et que l'on pouvait reconnaître, sachant instantanément où ils sont, à quelle heure, et éventuellement… avec qui. 




Je lui expliquais ainsi comment Google, plutôt que de filmer les rues en temps réel, pouvait tout simplement photographier ces endroits un moment où personne n'y passe, pour éviter de porter atteinte à la vie privée de tous. Car c'est bien le seul problème que je vois chez Google : le service est optimal, j'y passe moi-même plus de temps que je n'ose l' admettre. Mais les questions de vie privée me taraudent depuis ma lecture de 1984.

Je sais que c'est cette réponse un peu trop franche qui m'a valu de ne pas être retenue pour le poste. La vie privée chez Google, c'est comme le végétarisme chez McDo : mieux vaut éviter le sujet.

En redescendant, on me fit lire un écran où il était indiqué : 




"Ce que tu as vu et entendu chez Google aujourd'hui est confidentiel. Merci de ne pas les répéter, sinon ce ne serait plus confidentiel. 😉"


L'ironie me sautait aux yeux : la confidentialité refusée aux utilisateurs Google était pourtant bienvenue pour l'entreprise elle-même.

C'est le smiley, surtout, qui a marqué ma mémoire. À force de vouloir être sympathique, Google m'est apparu effrayant. J'avais travaillé dans une banque quand j'étais étudiante, et j'avais trouvé ça triste : ces hommes et ces costume gris, assortis aux murs. En cette heure chez Google j'ai eu une soudaine tendresse pour la banque où j'avais bossé. Oui, c'était un lieu sérieux, avec des gens qui parlent chiffres. Mais au moins, la banque était une banque, et ne faisait pas semblant d'être autre chose.

Google m'a donné la sensation de faire semblant d'être autre chose que ce qu'il était : une grosse entreprise, un monstre des nouvelles technologies. En sortant, j'ai observé ses employés ; tous étaient beaux, souriants, et donnaient l'impression de faire partie d'un club exclusif, où seules 
entraient les gens les plus cool . 

Un peu comme les clubs de la fac d'Harvard que Mark Zuckerberg rêve d'intégrer dans The Social Network.






Apparemment, je n'étais pas assez cool pour Google. Je ne répondais pas aux questions de cette manière nonchalante qui était visiblement attendue. Pour moi, Google était une chose sérieuse. Terrifiante, peut-être.

De la DRH au bord du burnout restée dans son placard, aux employés lisses dans leurs bureaux aux parois transparentes, tout me semblait étrange, et le malaise perdure encore aujourd'hui tandis que j'écris.


The Circle, entreprise de rêve ?



The Circle, c'est l'histoire de Mae, 24 ans, qui commence à travailler dans l'entreprise de ses rêves, mélange de Google et Facebook. 






La scène la plus effrayante du film met en scène des collègues qui viennent la voir, et lui demandent pourquoi on la voit si peu lors des week-ends et des soirées organisés par l'entreprise.

N'est-on pas censé, le week-end et en soirée, être chez soi, ou entouré d'amis qui ne sont pas des collègues ? Dans le cercle, la frontière entre vie privée et vie professionnelle est abolie. Tes amis sont tes collègues et vice versa. Les salariés ont l'air de ne jamais quitter leur lieu de travail. 


Au Cercle, la participation à ses activités extra professionnelles ne sont pas obligatoires. Elles sont juste fortement encouragées. Le manque de participation à ces activités est vite considéré comme un désengagement du travail.

Surtout, dans la même scène, l'un des collègues révèle comme on va chercher des croissants qu'il sait que le père de Mae souffre de sclérose en plaques. C'est là que la dystopie se dévoile doucement : The Circle centralise toutes les informations de ses utilisateurs. L'entreprise sait littéralement tout de vous, de vos goûts en musique à la marque de votre maillot de bain, en passant par les allergies et autres informations de santé, y compris sur vos proches. 


L'entreprise lit vos mails, scanne vos photos, sait où vous avez dîné pour la dernière fois au restaurant. Dans le roman, Mae est mal à l'aise quant à la visibilité de tout son être en ligne, mais n'a même pas le vocabulaire pour le dire : dans le futur immédiat de Dave Eggers, la notion même de vie privée a disparu.

Mais qu'importe ? Tout est si merveilleux au cercle : l'excitation, la jeunesse omniprésente, la fête, les invités. Google est assez proche de Disneyland dans ce rapport entre les salariés et l'entreprise : une fois arrivé au pays des rêves, pourquoi le quitter ?

Le bouquin de Dave Eggers prône ainsi le droit à la déconnexion.





Le logo sur la couverture du roman évoque les circuits d'ordinateur et les connexions entre les gens, sur le fameux Facebook. Le logo du film, lui, rappelle celui de Uber, et insiste donc sur la géolocalisation.



Le logo de The Circle est celui de Uber, inversé
Le logo de The Circle est celui de Uber, inversé


À tant rester dans l'entreprise, Mae finit par s'y noyer, au grand dam de Mercer, son ami ébéniste. 




Ellar Coltrane joue Mercer dans The Circle, de James Ponsoldt (2017)
Ellar Coltrane joue Mercer dans The Circle, de James Ponsoldt (2017)




Le choix de Ellar Coltrane dans le rôle de Mercer est judicieux : dans Boyhood, déjà, son personnage se montrait très méfiant envers les nouvelles technologies. Dommage que son rôle dans The Circle soit simplifié à l'extrême. Le personnage d'Annie, également plus fouillé dans le roman, permet à l'auteur de faire un beau plaidoyer contre le burnout. 



Et vous, qui vous regarde ? (Attention Spoilers à partir d'ici)



Et puis il y a Ty (John Boyega) qui ne tient pas le même discours que les autres employés du Cercle. Il finit par révéler à Mae qu'il est l'un des fondateurs de l'entreprise, mais que son invention, TruYou, n'avait pas pour but de collecter les infos des utilisateurs à des fins lucratives.



John Boyega et Emma Watson dans The Circle
John Boyega et Emma Watson dans The Circle

Qu'à cela ne tienne, Mae adore sa boite. Au point d'adopter sa philosophie à l'extrême. Quand le patron charismatique (Tom Hanks) mélange de Steve Jobs et Mark Zuckerberg, présente un nouveau système de mini-caméras utra-perfectionnées, elle est à la fois emballée et suspicieuse. Ces caméras peuvent être installées n'importe où, à la pirate, et filmer tout ce qui se passe. D'une innocente information sur la météo pour le surf, on arrive au visionnage de maints individus dans le monde, à leur insu, naturellement.



Le slogan du patron s'avère clair : "Savoir, c'est bien. Tout savoir, c'est mieux."





Une nuit, Mae manque de se noyer lors d'une balade en kayak. C'est l'une de ces petites caméras planquées là qui permettront son repérage, puis son secours.

Mae devient alors l'égérie de The Circle, et les patrons de la boîte en font un exemple pour promouvoir leur système de caméras. Une caméra lui a sauvé la vie, et l'aurait empêchée, dit-elle, de piquer le kayak en question.



"Les secrets sont des mensonges," declare-t-elle à la foule.


Les personnages de dystopies classiques sont opposés à la transparence totale. Winston, dans 1984, est soulagé que son cerveau soit opaque, et qu'on ne puisse y placer de télécran (caméra de Big Brother).



Le premier héros de dystopie, D-503 dans Nous Autres de Zamiatine, vit dans une cité de verre où chacun voit ce que font tous les autres à tout moment.



La transparence totale


Mae est une héroïne différente. Je dirai, pour simplifier, qu'elle est moderne. Elle pense que la transparence est une bonne chose. Elle clame avec fierté, comme beaucoup de jeunes aujourd'hui, n'avoir rien à cacher. Elle le pense au point de devenir "entièrement transparente" et porter elle-même une mini-caméra, qui suivra ses moindres faits et gestes. Elle se retrouve comme Jim Carrey dans Le Truman Show : tout le monde la regarde. Sauf que Mae est consentante. Elle et ravie d'être suivie par des millions de fans en ligne, d'être likée, adulée.


Cette étape du film rappelle l'excellent premier épisode de la saison 3 de Black Mirror, Nosedive, où la popularité en ligne décide de la classe sociale des individus.





Le slogan de The Social Network revient également en mémoire.






D'avoir tant d'amis virtuels, Mae en oublie ses amis véritables, à savoir Annie et Mercer. Cette transparence totale est lourde à porter pour ses parents qui ont, eux, le sens de la vie privée.

Mae devient la coqueluche de The Circle et, semble-t-il, du monde entier. Grisée par le succès et une nouvelle forme de pouvoir, elle veut faire de ces mini-caméras des outils de surveillance totale, quand elles étaient censées, au départ, être au service du partage d'expériences humaines.

Commence alors une traque façon Cops, émission de télé américaine où l'on poursuit en temps réel des criminels qui se font arrêter par la police. Le film aurait dû rester, peut-être, sur ce rythme de traque qui le rend palpitant. 


Cette partie évoque aussi l'épisode de Black Mirror, White Bear, où une femme est traquée par des centaines d'écrans.





Bien-sûr, Mae ne s'arrête pas là. Elle est prise à son propre jeu. Puisque tout le monde connaît sa vie privée, le public exige qu'elle retrouve, grâce aux caméras, son ex, Mercer.

Et là, c'est le drame. Mercer, fuit en voiture. Poursuivi par un drone, il a un accident mortel.

Après trois jours de deuil (hum) Mae retourne au turbin, persuadée, non pas de la nocivité du Cercle, mais de la nécessité d'aller plus loin dans la transparence.

Elle s'allie à Ty, qui lui, veut dénoncer les agissements du Cercle, notamment les magouilles des deux autres fondateurs, calqués sur les créateurs pseudo-sympathiques de Google, Larry Page et Serguei Brin.




Tom Hanks et Tom Oswalt incarnent les fondateurs de The Circle
Tom Hanks et Tom Oswalt incarnent les fondateurs de The Circle


Mae invite ainsi, en public et en direct, devant le monde entier, les fondateurs de The Circle à la transparence totale. Elle envoie à tous les employés de la boîte les e-mails secrets des deux compères. Le spectateur pense, à ce moment, que Mae s'est rebellée contre l'entreprise, écœurée qu'elle doit être par la mort de Mercer. Or, le twist final révèle qu'il n'en est rien. On voit Mae partir paisiblement sur son kayak, suivie par des drones qu'elle salue avec le sourire. 



La caméra recule, et l'on s'aperçoit, dans un plan qui rappelle la série Black Mirror (encore elle) que chacun est surveillé. Les caméras sont partout.

Mae a trahi Ty. Sa dénonciation des deux fondateurs ne visait pas à détruire The Circle, mais au contraire accompagner l'entreprise vers la prochaine étape : la transparence totale, pour tous.

Dans le livre de Dave Eggars, Mae
 veut carrément que les pensées de tous soient lisibles.

La grande originalité du bouquin - et, dans une moindre mesure, du film - est que l'on s'attache à une héroïne (en plus incarnée par la charmante Emma Watson, dont le capital sympathie est énorme) qui s'avère être du "mauvais côté" où en tout cas du côté effrayant de la morale. On a en réalité suivi une jeune fille si accro aux réseaux sociaux et à la vie privée des autres qu'elle tombe dans une forme de fanatisme, où elle impose à tous la transparence totale.

Le film, donc, contient deux twists, et c'est pour ça qu'il est difficile à interpréter : la dénonciation des patrons et l'épilogue se contredisent, et l'on peut ressortir de la salle un peu perplexe quant au discours du film. Un twist final juste après le climax, c'est maladroit : il perd en force.

James Ponsoldt, réalisateur à qui l'on doit le sirupeux The Spectacular Now, a de plus édulcoré le livre (on s'en serait douté) et n'a pas été jusqu'au vœu de Mae de lire dans les pensées de ses concitoyens.


Le film reste intéressant à voir. Pour une fois que l'on roule, sans le savoir, pour "la méchante" de l'histoire... 


Pamphlet pour le droit à la solitude, aux rapports humains véritables et à la vie privée, The Circle dit aux jeunes, avec talent, qu'il est bon d'avoir des choses à cacher.



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