vendredi 10 novembre 2017

JIGSAW : SANG POUR SANG GORE






          

Par Henry Quirici


Chapitre final ?


10 ans après la mort de John Kramer alias le "tueur au puzzle", de nouveaux meurtres semblant en lien direct avec l'affaire ressurgissent. Ils laissent croire qu'un successeur, ou Kramer lui-même - revenu d'entre les morts ? - perpétue la tradition. Les détectives Halloran (Callum Keith Rennie) et Hunt (Clé Bennett) mènent l'enquête... Cinq nouvelles victimes, Anna (Laura Vandervoort), Ryan (Paul Braunstein), Mitch (Mandela Van Peebles), Carly (Brittany Allen), et un inconnu, se réveillent dans une chambre piégée. Leur calvaire commence...


En guise de citrouille, Halloween aura offert cette année aux spectateurs un pantin à tricycle... sauf que celui-ci, on ne l'attendait plus ! La sortie post mortem d'un épisode succédant à Saw 3D, un "chapitre final" vieux de 7 ans se justifiait-elle réellement ?



Dans "Chapitre final", c'est quoi que vous n'avez pas compris ?
Dans "Chapitre final", c'est quoi que vous avez pas compris ?


Au vu de l'épisode en question, nous pouvons clairement répondre "non". Son scénario ne fait que confirmer le hiatus et le gros paradoxe qui pèse sur la (soi-disante) nature de "fin de chapitre" de Saw 3D. La saga Saw, non exempte de qualités, se repose sur un mercantilisme évident.


Gore tout-puissant


Rappel des (mé)faits : le 1er Saw était une petite production indépendante, au budget de misère, initialement vouée au Direct-to-Video. Fort de quelques projections-tests positives, le film eut finalement les honneurs d'une sortie en salles dans le monde entier.




La marionnette de John Kramer dans Saw, premier volet de la franchise de James Wan et Leigh Whannell (2004)
La marionnette de John Kramer dans Saw, premier volet de la franchise de James Wan et Leigh Whannell (2004)

Son succès sans précédent permit d'y consacrer une trilogie devenant de plus en plus glauque. Les volets 2 et 3 inversèrent le processus : le thriller psychologique à considérations existentielles du 1er volet, où le gore n'était qu'une conséquence, devenait cette fois le prétexte de films sensationnalistes. Toutefois, ce 1er cycle était cohérent narrativement parlant.

La mort de John Kramer dans un 3e opus éprouvant (en France, l'un des rares films interdit aux moins de 18 ans à ne pas être pornographique) devait amener à la fin du cycle, et de la saga.


Les Feux de l'amour version gore

Malgré le départ de James Wan et Leigh Whannell, créateurs de la trilogie initiale, la production ne voulut pas laisser tomber une si juteuse entreprise, et poursuivit les expérimentations du "tueur au puzzle" au-delà de sa mort... parfois au détriment de toute cohérence.



Leigh Whannell et James Wan, créateurs de la saga Saw (et d'Insidious)

Les studios ont bien compris le fort potentiel des créations diaboliques de John Kramer, l'imagerie et les situations délirantes que cela permettait d'engendrer. Aussi, les épisodes 4 à 7 ne cessèrent de repousser certaines limites dans l'inventivité et le gore jouissif. Quid de la mort de John Kramer ?  On lui inventa des disciples (sortis d'on ne sait où) dans tous les coins de rues, perpétuant son oeuvre... Les pièges de Jigsaw autrefois conçus à échelle humaine devenaient de plus en plus élaborés et dépassèrent largement les capacités d'un seul homme, avec comme corollaire une violence de plus en plus surréaliste...


Tobin Bell, interprète de John Kramer, le premier "tueur au puzzle" de la saga Saw
Tobin Bell, interprète de John Kramer, le premier "tueur au puzzle" de la saga Saw

Des fils d'intrigue absents des précédents volets furent mis en place pour la circonstance, entamant la cohérence de l'univers... Chaque épisode dépendait davantage du précédent. Les personnages devenaient plus antipathiques, certains changeant même de caractérisation, des "morts" revenaient à la vie, dans une série de coups de théâtre de plus en plus excessifs... La saga Saw était devenue en quelque sorte un Feux de l'amour au pays du gore.


Rien que la chronologie des morts de la saga est un casse-tête...


Une inventivité permanente


Malgré ce capharnaüm, on pouvait se délecter de l'inventivité des décors, des pièges, et des péripéties, de l'efficacité de séquences au suspense insoutenables (ouverture de Saw 6, fosse à seringues de Saw 2). Leur nature brute renvoie sur bien des points au cinéma des années 70. Quoi que l'on pense de la saga, difficile de ne pas saluer sa prise de risque 
hardcore, dans un cinéma mainstream plus formaté.

Toutefois, les critiques à l'égard de la saga furent sans appel : taxés de torture porn par certains, les films (en dehors du 1er), malgré leurs succès, seront descendus en flèche, jusqu'à embarrasser bien des salles de cinéma.

On peut y voir un procès d'intention un peu injuste, puisque chaque épisode a bénéficié de scénarios à la logique implacable, certes dans l'esbroufe, mais malins en diable et imprévisibles. Ainsi que d'un propos, si vaseux soit-il.

Les décisions du tueur au puzzle sont toujours motivées par une portée philosophique : la mort pour apprendre la vraie valeur de la vie et faire ressortir le meilleur de soi-même... Argument certes tiré par les cheveux (surtout dans un tel contexte !) mais qui permettra de soulever des thématiques intéressantes, comme la disproportion entre crime et châtiment, et même des critiques sociétales bien senties (corruption dans le milieu des assureurs dans Saw 6 par exemple). Là se trouve ce que les critiques n'ont pas pardonné à la saga : avoir "légitimé"cette violence au nom du sacro-saint code moral.



Un retour aux sources


Alors... qu'apporte 
Jigsaw au reste de la franchise ?

Peu de choses... Il adopte la même structure narrative "en parallèle" héritée des autres épisodes (jeux sadiques vs enquête policière), un premier degré effarant (pas une once d'humour ou presque), et son lot de mystères que les spectateurs se doivent de résoudre à mesure que l'enquête avance.



Les détectives Halloran (Callum Keith Rennie) et Hunt (Clé Bennett) dans Jigsaw, réalisé par Peter et Michael Spierig (2017)
Les détectives Halloran (Callum Keith Rennie) et Hunt (Clé Bennett) dans Jigsaw, réalisé par Peter et Michael Spierig (2017)

Dans cet épisode, il s'agit - comme dans les précédents - de découvrir qui est à l'origine des meurtres, et de quoi les potentielles "victimes" sont coupables aux yeux de leur geôlier. Dans les derniers épisodes, nous savions rapidement quels crimes avaient commis les "joueurs", pas ici. En ce sens, l'épisode se rapproche des tous premiers volets.



Carly (Brittany Allen) dans Jigsaw
Carly (Brittany Allen) dans Jigsaw

Après 7 épisodes ayant exploré toutes les possibilités d'un pitch devenu racoleur, il était impossible de faire preuve de réelle nouveauté. Peter et Michael Spierig ont compris que la surenchère dans le sensationnalisme était vouée à l'échec. De ce fait, Jigsaw prend des allures de redite (ce qui pourra en décevoir certains), mais ici pour la bonne cause ! 


Les réalisateurs ont opté pour une approche plus sobre, tout en restant dans le ton de la saga. Jigsaw est un compromis entre le suspense du 1er (l'épisode est un peu moins sanglant que les dernières histoires, les pièges moins tape-à-l'oeil, à l'exception d'un) tout en gardant une certaine grandiloquence propre à la série...




La prouesse est d'avoir gardé ce premier degré caractéristique de la saga. Ceux qui chercheront le "toujours plus" en seront par contre un peu pour leurs frais.


Une forme plus léchée

Là où l'opus s'écarte des précédents, c'est dans la forme. Jigsaw est le premier opus à avoir une réalisation plus léchée : format cinémascope, photographie soignée, caméra plus posée... loin des effets épileptiques et de l'image granuleuse des précédents. Ce parti-pris reste louable, même s'il dessert
 un peu l'ambiance. Reste que l'univers malsain de la série est préservé.


Carly (Brittany Allen) dans Jigsaw
Anna (Laura Vandervoort) dans Jigsaw

L'histoire est le point fort de cet opus : poussive mais bien construite, et disposant d'un twist qui laissera beaucoup de monde pantois (même si reprenant l'idée d'au moins un épisode). On est dans la lignée des scénarios très écrits, assumés dans leur outrance, qui font le charme de la saga.

Jigsaw fonctionne assez bien indépendamment du reste de la série : la majorité des personnages sont de "nouvelles têtes", il y a peu de références aux anciens chapitres (ce que regretteront certains fans mais nous évite des scénarios à tiroirs).


Mitch (Mandela Van Peebles) et Carly (Brittany Allen) dans Jigsaw
Mitch (Mandela Van Peebles) et Carly (Brittany Allen) dans Jigsaw


Une interprétation inégale

Si certains acteurs de Jigsaw en font trop (Paul Braunstein se caricature parfois en grande gueule), ou pas assez (Matt Passmore, dans le rôle du Dr. Logan, est en sous-jeu régulier), d'autres sont excellents. Mention pour la ravissante Laura Vandervoort (Supergirl, V...) campant l'une des prisonnières au lourd secret. Du côté des personnes en charge de l'enquête, Callum Keith Rennie interprète très bien Halloran, personnage arrogant et difficile à cerner. Hannah Emily Anderson en singulière médecin-légiste reste l'un des atouts du film, d'autant que le traitement de son personnage est étonnant.


Matt Passmore (Logan) dans Jigsaw
Matt Passmore (Logan) dans Jigsaw



Toutefois, aucun d'eux ne peut faire oublier les Betsy Russel, Costas Mandylor, Scott Patterson et autres Shawnee Smith. Ils n'était pas forcément les meilleur.e.s comédien.nes du monde, mais avaient des gueules qui imprimaient la rétine. Cela est rattrapé par une caractérisation tout à fait intéressante des personnages. Dans Jigsaw, les masques tombent avec un grand effet.


Une conclusion méritoire

Jigsaw n'est pas le meilleur épisode de la série et souffre d'un parfum de "déjà-vu". Mais il reste une proposition intéressante et un film en tout point respectueux de la saga, loin des "suites de trop" qui pullulent tant au cinéma. Le tour de force est d'autant plus remarquable qu'il partait avec 2 handicaps de taille : un retour tardif (7 ans) et succéder à un épisode défini comme "épisode de clôture".



Good morning, I wanna play a game!
Hello, I want to play a game!


Toutefois, Jigsaw ne fera pas changer d'avis ceux et celles qui pensent ce genre de cinéma indéfendable resteront sur leur position. Les autres apprécieront de se retrouver en terrain connu, avec un scénario malin et un twist une fois de plus très intelligent. Les amateurs pourront regretter un frein sur le plan gore, mais les fans qui trouvent que la franchise était depuis quelques épisodes tombée dans la complaisance facile l'apprécieront.

Pour public averti !





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