mercredi 20 décembre 2017

LUCKY : ANALYSE DU FILM ET EXPLICATION DE LA FIN (SPOILERS)





Par Clément


Memento Mori


Un coin perdu des États-Unis. Lucky (Harry Dean Stanton), 90 ans, en parfaite santé, vit seul dans son petit ranch. Comme chaque journée, il se lève à midi, fait quelques exercices, fait des mots croisés, regarde le même jeu télévisé sur son vieux poste. Il s’arrête souvent au café de la ville tenu par Joe (Barry Shabaka Henley), où il tape la causette avec son ami Howard (David Lynch). Le soir, il va au pub tenu par Elaine (Beth Grant) et son mari Paulie (James Darren). Même si Lucky est un misanthrope ronchon, il est très aimé dans le coin. 



Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky, réalisé par John Carroll Lynch (2017)
Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky, réalisé par John Carroll Lynch (2017)

Un jour, la routine se grippe quand le corps de Lucky le lâche pendant quelques secondes, et le fait chuter. Rien de grave assure le docteur ? L’événement suffit pour Lucky à lui faire prendre conscience de sa fin. Cet athée pessimiste, sans attaches, a maintenant peur de la mort. Que faire pour trouver l’apaisement ? 




Un film référencé


Lucky est le premier film réalisé par l’acteur John Carroll Lynch. Les codes d’un certain cinéma indépendant américain sont tous convoqués : grands paysages en plan large, dont l’éternité contraste avec la vie humaine périssable ; récit minimaliste épousant une démarche spirituelle ; recherche d’un paradis ou d’une paix perdues ; longs plans aux dialogues fonctionnels. Lucky n’aurait pas dépareillé dans la filmographie de Terrence Malick. Lynch évite cependant les contemplations longuettes qui parfois prennent le pas dans les récits de Malick en ne quittant jamais son héros des yeux.


Les grands paysages américains magnifiés dans La Balade sauvage de Terrence Malick (1973)
Les grands paysages américains magnifiés dans La Balade sauvage de Terrence Malick (1973)

Lucky s’amuse aussi à détourner le formalisme du western. L’accoutrement de Lucky, les gros plans sur des objets ou des détails, les contre-plongées stylisées, la BO à l’harmonica (dont on connaît l’efficacité depuis Il était une fois dans l’Ouest), le désert ambiant, le langage souvent fleuri, les références à John Wayne, forment un cadre de western. Le genre exprime souvent un pessimisme quant aux relations humaines (pervertis par les préjugés, les rancœurs, l’ego, l’avidité…), et un néant spirituel : dans un genre où la survie et le matérialisme compte, l’âme ou Dieu n’ont aucune présence. A la rigueur quelques amitiés.



Joe (Barry Shabaka Henley) et Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky
Joe (Barry Shabaka Henley) et Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky


Or, Lucky exprime avec éloquence ces thèmes : son aversion pour les hommes et un athéisme désespéré, c’est de la psychologie inhérente au genre. Il était fin pour John Carroll Lynch d’avoir un cadre western qui en reprend les thèmes mais pas les codes.

L’ambition de Lucky ne s’arrête pas là. Le sujet d’un vieux misanthrope confronté au néant au soir de sa vie, et qui cherche la paix de l’âme, c’est le cœur des Fraises sauvages d’Ingmar Bergman.




Victor Sjöström dans Les Fraises sauvages d'Ingmar Bergman (1957)
Victor Sjöström dans Les Fraises sauvages d'Ingmar Bergman (1957)


Et malheureusement, Lucky n’est pas du tout à la hauteur d’un des plus grands films du XXe siècle. 

 

Philosophie pour les nuls


Lucky est un homme amer, mais il n’a jamais cessé de vouloir comprendre le monde. Puisque la religion qu’il rejette, la science dont il n’a que faire, l’art qui ne signifie rien pour lui, et l’amour qui n’a aucune place (il a toujours vécu en célibataire) ne lui sont d’aucune aide, il se tourne donc vers des notions philosophiques.

Il vit en existentialiste, car il considère que les actes et les réactions sont la seule réalité, et donc les seules choses qui comptent. Il questionne la notion de réalisme puisque la réalité est différente selon chacun. Lucky flirte donc avec les questions phénoménologiques de Merleau-Ponty sur la manière de réconcilier sa réalité avec celle d’autrui (voir le chapitre consacré au "Monde perçu" dans Phénoménologie de la perception). 



Ces petits débats restent toutefois inoffensifs. Le côté prétendûment philosophique du film n'a en fait que peu de place

Les réflexions de Lucky ont toujours comme source un événement anodin, comme un mot à trouver dans la grille de mots croisés. En cela, Lucky suit une démarche analogue à Dr.House, série prenant des actes du quotidien pour en faire des dissertations philosophiques. Malheureusement, les déclarations de Lucky restent en surface, loin de la richesse de la série de David Shore.

Katheryn Winnick et Hugh Laurie dans De pièces en pièces (3.12), l'épisode le plus philosophique de Dr.House (2004-2012)
Katheryn Winnick et Hugh Laurie dans De pièces en pièces (3.12), l'épisode le plus philosophique de Dr.House (2004-2012)


Un symbolisme écrasant et grossier (attention, SPOILERS à partir d'ici)


Il y a une belle mise en scène. Notamment, une plongée en travelling arrière sur le corps allongé d’un Lucky devenu insomniaque. Et le film est porté par l’interprétation magnifique d’un vétéran du cinéma,
mort deux semaines avant la sortie du film, et éternel second couteau. Lucky n’est en effet que le second grand rôle de Stanton après Paris, Texas de Wim Wenders.

Harry Dean Stanton dans Paris, Texas réalisé par Wim Wenders (1984)
Harry Dean Stanton dans Paris, Texas réalisé par Wim Wenders (1984)


Le dosage de Lucky est singulièrement lourd question symbolisme. Le tissage de métaphores enchaînées, cousu à coups de fils gros comme des câbles, est loin de la subtilité de Bergman.

On ne sait pas grand-chose de la vie de Lucky, si ce n’est qu’il est poursuivi par le poids du pêché, notion pourtant religieuse. Il regrette d’avoir tué un oiseau moqueur. C'est une référence au dicton C'est un péché que de tuer un oiseau-moqueur, dont Harper Lee a repris les quatre premiers mots pour le titre de son roman.




Le dicton comme le roman parle du pêché de tuer un symbole d’innocence. Sa référence à son passé dans la guerre du Vietnam est évidente, mais est bien trop grosse.

La quête de la tortue disparue qui taraude Howard tire à gros traits sur le rapprochement carapace de la tortue/carapace que l’homme se créé pour se protéger du monde. Là où Howard finit par abandonner, donc à cesser de se faire du mal pour quelque chose perdu d’avance, Lucky insiste, et donc se referme encore plus.


Howard (David Lynch) et Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky
Howard (David Lynch) et Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky

Les plans répétés sur un réveil indiquant midi symbolise bien évidemment la mort. Que Lucky ne cesse de regarder le réveil est un symbole vraiment gros pour exprimer sa peur de l’inévitable (minuit et midi se lisent pareils dans le réveil). Alors qu’il est pourtant en parfaite santé (midi), c’est son minuit à lui, la fin du 
soir de sa vie, qu’il regarde.

Son mépris de l’avocat qui prépare un testament à la demande d’Howard est un autre exemple pataud de sa colère et sa peur face à cet homme qui tient le rôle d’une vanité picturale, le souvenir persistant de la mortalité de l’humain. 

L'avocat Fred (Tom Skerritt) dans Lucky


Le pire réside dans la révélation finale. Lucky passe tous les jours devant un établissement qu’on ne voit pas, qu’il salue d’un juron. Nous comprenons à la fin qu’il s’agit d’Eve’s, un parc idyllique où il a été chassé après avoir fumé dans un lieu qui l’interdit. La comparaison avec le paradis perdu de la Bible est tout simplement ridicule. Dans Par delà bien et mal, Nietzsche exprimait le dionysiaque comme une philosophie profanatoire contre les diktats en tous genres (artistiques, ou religieux). Fumer dans un lieu non fumeur est un acte dionysiaque dans le film.


Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky
Lucky (Harry Dean Stanton) dans Lucky


C’est celle qui aurait conduit Adam et Eve à se révolter contre un Dieu sclérosant, en touchant à l’arbre de la Connaissance. L’attitude de Lucky est vue comme similaire, de ce point de vue. Mais que de gros sabots pour exprimer tout cela ! 



Un voyage spirituel raté


Si Lucky ne marche pas, c’est aussi parce qu’elle bâcle le traitement de sa prémisse. Raconter l’épiphanie spirituelle d’un athée en quête de réponses était intéressant. Spiritualité et athéisme ne sont pas incompatibles, loin de là.


L’ennui est que le voyage intérieur de Lucky reste au niveau zéro pendant les quatre cinquièmes du film. Il ne fait que répéter une morale nihiliste, certes cohérente, mais tournant vite à vide faute de se renouveler (beauté magnifique du désespoir, amertume face à l’éphémère du monde). Pendant ce temps, John Carroll Lynch s’enferme dans une chronique du quotidien à peine moins soporifique que celle du Paterson de Jim Jarmusch.

Adam Driver et Golshifteh Farahani dans Paterson de Jim Jarmusch (2016)
Adam Driver et Golshifteh Farahani dans Paterson de Jim Jarmusch (2016)

Ce n’est qu’à vingt minutes de la fin qu’il commence à évoluer, notamment avec le récit de cette petite philippine lors de la guerre. La petite avait souri devant les armes des américains qui venaient de décimer son village : bouddhiste, elle n’avait aucune crainte de la mort. Lucky commence alors à adopter un tel comportement. Mais que cet athée se sert d’une attitude religieuse pour conjurer la mort, apparaît comme un contresens.


C’est dommage car la libération par la bienveillance et la joie, ébauchée par la fête chez cette femme latino-américaine, était un choix bien plus logique dans l’optique du film. C’est d’ailleurs l’une des rares scènes réussies de Lucky.

Lucky entonne une chanson mariachi dans Lucky
Lucky entonne une chanson mariachi dans Lucky

Que la dernière étape de son voyage spirituel soit un sermon moralisateur d’Elaine sur sa tabagie (synonyme donc de révolte dionysiaque) est aussi un contresens, car métaphoriquement, elle condamne le personnage. Or, Lucky à la fin n’est pas condamné, il est parvenu à la sérénité de l’âme. Comment, on n’en sait trop rien, vu que le scénario en a à peine parlé alors qu’il s’agit de son sujet principal. 

Lucky tente de se retrouver dans le désert dans Lucky
Lucky tente de se retrouver dans le désert dans Lucky

Le plan final, voyant Lucky sourire face caméra, à la fois clin d’oeil à travers le quatrième mur d’un acteur nous disant adieu, et confirmation d’une paix retrouvée, est heureusement une belle manière de conclure le film. John Carroll Lynch le filme dans un cadre qui rend certes Lucky petit face à la Nature gigantesque, mais ne l’écrase pas, puisqu’il a fait la paix. Avec sa dignité d’homme, il nous regarde, transformé. Dommage que cette belle coda arrive au terme d’un hâtif voyage intérieur sans consistance. 

John Carroll Lynch, réalisateur de Lucky
John Carroll Lynch, réalisateur de Lucky

 

Loin du Paradis 



De beaux mouvements de caméra et une lenteur esthétisée peuvent-ils excuser un quotidien jamais sublimé, une philosophie de comptoir, des symboles si gros qu’ils parasitent un récit déjà rachitique, et une promesse de départ jamais tenue ? Le spectateur reste à la porte d’un film qui n’a développé ou jamais ou grossièrement ses thèmes de départ, comme Lucky à la porte d'un paradis métaphorique.



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