jeudi 4 janvier 2018

BLACK MIRROR, "HANG THE DJ": ANALYSE DE L'ÉPISODE ET EXPLICATION DE LA FIN (SPOILERS)






Rencontrez Amy et Frank dans un restaurant aseptisé choisi pour eux par "le système". Le système, c'est Coach, équivalent à peine voilé de Tinder, application de rencontres amoureuses.

Love me Tinder


D'emblée, Amy et Frank sont sympathiques. La maladresse de l'un, le sourire amusé de l'autre, et voilà que débute un blind date des plus charmants. Mais ce rendez-vous a une date d'expiration. Ce n'est pas un bon mot de ma part, c'est sa véritable appellation. 

Au début du rendez-vous, il est d'usage que les deux "candidats" vérifient à l'unisson combien de temps ils sont censés passer ensemble.


Oui, on est loin du speed dating de 7 minutes. Coach, en plus de vous caser avec quelqu'un qu'il pense être votre âme sœur possible, vous impose de rester avec pendant dans un temps donné.

Pas de chance pour Frank et Amy : le temps imparti est de 12 heures. 



12 heures pour se connaître, dîner, et éventuellement passer au lit.

Cette première rencontre, bien que non consommée, marquera durablement les deux protagonistes, et le spectateur.

Black Mirror est une série dystopique. Habituellement, elle fait violence au spectateur, et nous dit ce que la technologie peut faire non pas pour nous mais contre nous.

Bientôt sur Netflix : Osmosis


Je m'attendais, en bonne fan de Black Mirror et de dystopie en général, à une fin terrible où on nous expliquerait à quel point il est dangereux d'ouvrir son esprit et ses émotions à une entreprise privée. 

À quel point il est risqué qu'une machine décide pour nous de notre destin amoureux.

Il faut dire que je venais de voir la bande-annonce d'Osmosis, nouvelle série prochainement proposée par le même Netflix. 




Même ambiance que pour Les Revenants : c'est d'ailleurs l'une de ses scénaristes qui propose cette nouvelle série.

Voyons le pitch que nous propose AlloCiné :



Paris, dans un futur proche. La technologie a repoussé les frontières de l'imaginable en déchiffrant le code du véritable amour. Grâce aux données de ses utilisateurs obtenues via des micro-robots implantés dans leurs cerveaux, la nouvelle application "OSMOSIS" garantit avec certitude de trouver le partenaire idéal, et transforme le rêve ultime de trouver l'âme soeur en réalité. 
Mais y a-t-il un prix à payer lorsqu'on laisse un algorithme choisir l'homme ou la femme de notre vie ? Quand en échange de cet amour éternel, la technologie peut accéder aux recoins les plus intimes de notre esprit, et à nos souvenirs les plus secrets...

La question de l'utilisation par une machine de vos souvenirs les plus secrets sera davantage exploré dans "Crocodile", épisode 3 de cette saison 4 de Black Mirror.

Je m'attendais donc, avec Hang the DJ, à un réquisitoire contre un Tinder effrayant qui en saurait trop sur ses utilisateurs.



Coach, machine pensante


Charlie Brooker nous propose autre chose, pour une fois. Coach est une machine ultraperfectionnée qui analyse – pour votre bien, cette fois – vos émotions, votre pensée et votre façon d'agir. Avec toutes ces données intimes, Coach élabore un système complexe pour trouver votre âme sœur.

Amy et Frank sont ainsi séparés au bout de 12 heures. Plutôt que de rester ensemble alors que la soirée s'est bien passée, ils obéissent à la machine, pour leur malheur. Amy se retrouve avec un bellâtre prétentieux, et Frank se retrouve avec une mégère. Amy en a pour neuf mois, et Frank en a pour un an.





Vous avez remarqué que j'en parle comme s'il s'agissait de mois à passer en taule ? C'est peu ou prou ce qui se produit.

La machine pense, et vous fait penser. Elle analyse votre façon d'être dans une situation désagréable. Comment réagissez-vous et qu'apprenez-vous d'une relation qui vous convient pas, ou d'une série de bellâtres qui vous baisent sans proposer grand-chose d'autre ? La machine enregistre tout cela et, d'une façon très complète... vous connaît.

Ce qui intéresse la machine – et le spectateur – c'est si Amy et Frank pensent l'un à l'autre tandis qu'ils sont en couple ailleurs.

Le couple forcé en dystopie


Si "Hang the DJ" est encourageant et même optimiste (terme incroyable à utiliser pour Black Mirror), il propose tout de même une atmosphère oppressante, où les individus sont sommés d'être en couple.

Cette ambiance rappelle l'excellent film sorti récemment, The Lobster. Dans ce film, les célibataires se cachent. Seuls 
les couples sont bienvenus et acceptés en société. Du coup, les célibataires sont en danger. Tous se retrouvent dans un centre effrayant où ils disposent d'un temps limité (encore) pour trouver l'âme sœur.


Colin Farrell dans The Lobster de Yorgos Lanthimos (2015)
Colin Farrell dans The Lobster de Yorgos Lanthimos (2015)


Dans 1984 de George Orwell, les couples sont mal vus, au contraire. Le sexe est considéré comme une force qui peut réduire en miettes le Parti en place.

Chez Huxley dans Le Meilleur des mondes, tout le monde appartient à tout le monde. Le sexe est nécessairement consenti, ou s'il ne l'est pas, un petit antidépresseur (appelé Soma) et tout est oublié.

Le couple est toujours une question épineuse en dystopie. Le couple de nerds au cœur de l'épisode "Hang the DJ" rappelle justement ces âmes sœurs de convenance mises en scène dans The Lobster.

Edna et Mike, couple heureux dans "Hang the DJ"
Edna et Mike, couple heureux dans "Hang the DJ"

Toujours côté séries, on remarque dans le récent The Good Place que les élu.e.s du paradis sont nécessairement en couple, l'une des normes effrayantes de ce ciel où un peu de chaos est bienvenu.



Le monde de Charlie


"Hang the DJ" apparaît – dans la saison 4 de Black Mirror, et dans la série dans son entier – comme une bouffée d'air frais. D'aucuns y verront le pendant du "San Junipero" de la saison 3, pour son romantisme et sa fin apaisée. Enfin une histoire qui finit bien dans le monde de Charlie Brooker !

Enfin un épisode qui croit non pas à la dégénérescence de l'humanité mais à la force du destin. Ne vous en faites pas, quand Brooker parle de destin, c'est forcément avec ironie. Le Coach, qui n'est jamais qu'une machine, répète à l'envi un proverbe bien connu des anglo-saxons : 

"Everything happens for a reason."
"Rien n'arrive au hasard."

Cette déclaration est d'une ironie savoureuse, quand on sait que c'est la machine qui décide pour les hommes. Il y a un peu de Cocteau chez Brooker, apparemment.




Surtout, d'un point de vue métatextuel, c'est le scénariste qui décide de tout : si rien n'arrive au hasard, c'est que tout est écrit, au sens littéral.


Explication de la fin de "Hang the DJ" (Attention Spoilers)


La machine Coach joue donc le rôle du destin : Frank et Amy se rencontrent une première fois, puis une seconde alors qu'ils sont malheureux en couple, et le destin semble leur dire : "Qu'attendez-vous pour finir ensemble, chers imbéciles ?"

En effet, le "destin" fait que leurs routes se croisent à plusieurs reprises.

Là où Coach a du génie, c'est dans son imitation de la vie elle-même : tous ceux qui ont vécu en couple avec quelqu'un qu'ils détestaient se reconnaîtront, tous ceux qui ont enchaîné les aventures sans lendemain aussi. 

Dans la dernière partie de "Hang the DJ", Frank et Amy sont promis à quelqu'un d'autre. Ils choisissent tous deux de se revoir la veille de leur mariage.

Là encore, un parallèle peut être établi avec la vie réelle : en cas de mariage arrangé, il faut beaucoup de courage aux deux amants pour défier les conventions et s'enfuir. Faire le mur ensemble, en somme.

La machine cherche à savoir si Frank et Amy sont faits l'un pour l'autre. Seraient-il prêt à se révolter, à quitter, dans tous les sens du terme, le système au nom de l'amour ? Comme dans toute dystopie (je suis obsédée, je sais) il existe un mur, et dans "Hang the DJ", il sépare le monde utopique du monde réel, réputé plus effrayant. Quiconque 
le franchit est banni.

Coach est en réalité un immense test pour évaluer l'amour des individus. Se rebeller, c'est franchir le mur, ce que font Frank et Amy, pour la millième fois ou presque. 

A ce moment, le scénario devient complexe : les Frank et Amy que nous avons vus n'étaient que des programmes, des versions numériques d'eux-mêmes, testées par la machine pour voir si les personnes véritables seraient heureuses en couple. Ces clones sont là pour la bonne cause, contrairement aux clones torturés de l'épisode "White Christmas" et ceux devenus les jouets d'un fan de SF dans "USS Callister".

Mais revenons à "Hang the DJ" en images :


  

Ces deux plans se succèdent quand Amy et Frank ont franchi le mur : sur 1000 simulations, ils se sont rebellés 998 fois, signe de leur amour insubmersible. Résultat : 99.8% de chances que ça colle entre eux dans la vraie vie. Voilà pourquoi Amy voit ceci sur son portable avant de rencontrer Frank pour de vrai :





L'appli la prévient qu'elle va rencontrer l'homme de sa vie (c'est pas beau, ça ?)

A la fin de l'épisode, nous témoignons donc de sa rencontre réelle avec Frank, dans un bar où la chanson "Panic" des Smith (groupe rebelle si l'en est) passe à la radio avec son refrain, "Hang the DJ".

Dans le vers de la chanson qui donne son titre à l'épisode, on peut de nouveau remarquer un clin d'œil métatextuel : le DJ, c'est celui qui décide de la playlist, organise la soirée, et décide l'ambiance.

Coach était ainsi le DJ d'Amy et Frank, grand organisateur qui aura décidé de leur rencontre et de leurs (més)aventures. On peut aussi dire cela du scénariste, qui décide de tout à l'avance. Il faudrait donc pendre le DJ - ou le scénariste, au choix - pour que les personnages reprennent leur liberté.

Mais attention, ce n'est pas si simple : chacun a ses défauts, ses lâchetés. Frank, par exemple, au cœur de l'épisode, choisira de regarder la date de péremption de son couple avec Amy sans son accord : la machine se réinitialisera alors, pour punir Frank ou plutôt remplir sa fonction de destin : nos choix sont cruciaux, le manque de confiance en l'autre peut être fatal au couple.


Rage against the machine


Dans "Hang the DJ", le génie de la machine, c'est de nous faire comprendre qu'on n'a pas besoin d'elle. C'est d'ailleurs le rôle du coach. Pour parler plus crûment, la machine est là pour pousser les candidats à crier haut et fort "fuck the machine".

Bref, "Hang the DJ" révèle une nouvelle facette de Brooker : il serait romantique, sentimental et finalement optimiste sur l'amour.

Cependant, comme à chaque fin d'épisode de Black Mirror, une question me vient à l'esprit puis me taraude longtemps :



S'il s'agissait de mon propre couple... qu'aurions-nous fait ?





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