vendredi 30 mars 2018

LA MORT DE STALINE : BIENVENUE À LA FÊTE, CAMARADE !








Par Clément

Jeux de pouvoir


28 février 1953. URSS. Le camarade Joseph Staline est foudroyé par une attaque cérébrale. Il meurt peu après. Georgy Malenkov (Jeffrey Tambor) devient président du conseil des ministres (titre officiel de Staline). Velléitaire et falot, la situation lui échappe complètement lorsqu'il doit gérer les explosions incontrôlées de Vasily, le fils de Staline (Rupert Friend), et la bureaucratie qui déclenche des absurdités en masse.

Le président intérimaire Georgy Malenkov (Jeffrey Tambor) dans La Mort de Staline d'Armando Iannucci (2018)
Le président intérimaire Georgy Malenkov (Jeffrey Tambor) dans La Mort de Staline d'Armando Iannucci (2018)

Entre deux situations surréalistes, les ministres s’étripent, notamment le chef de la sécurité Lavrenti Beria (Simon Russell Beale), et le chef du Parti à Moscou Nikita Khrouchtchev (Steve Buscemi), qui se verraient bien calife à la place du calife.


Armando Iannucci : le roi de la satire


La Mort de Staline s'inscrit dans le genre de la satire politique. Ce n’est pas étonnant de la part de son (co-)auteur et réalisateur Armando Iannucci (britannique, comme son nom ne le dit pas). Ses précédents faits d’armes sont souvent liés à la satire.

Que ce soit pour dénoncer la partialité des chaînes de radio via Alan Partridge, un présentateur odieux héros de plusieurs séries et téléfilms, le sensationnalisme des médias d’information (The Day Today), ou vitrioler les problèmes sociaux d’aujourd’hui via une émission du futur (Time Trumpet), Armando Iannucci fait mouche à chaque fois. Ses armes ? Un sens aiguisé de l’absurde, des mots d’auteur si ciselés qu’on s’autorisera à dire qu’il égale voire dépasse Michel Audiard, et des personnages plus imbuvables que les vrais politiciens tu meurs.

Alan Partridge (Steve Coogan) : le cauchemar de tout auditeur de radio
Alan Partridge (Steve Coogan) : le cauchemar de tout auditeur de radio


Mais surtout, il est le maître de la satire politique, notamment grâce à ses deux grandes œuvres : The Thick of It, et Veep, deux séries dont le mélange donnerait La Mort de Staline.


La Mort de Staline : suite logique des séries politiques de son réalisateur


Dans The Thick of It, Nous sommes dans un ministère (fictif), où ministre et collaborateurs ont le don de transformer toute initiative en avalanche d’emmerdes. Ils ne sont pas idiots, mais maladroits dans la gestion de crise. Ils provoquent donc les interventions colorées de Malcolm Tucker, spin doctor du 10 Downing Street, personnage culte en Grande-Bretagne pour ses 
répliques comme autant de tirs de mortier dans le sanctuaire du bon goût.

On retrouve dans La Mort de Staline la caméra qui s’infiltre dans les hautes sphères pour nous faire partager des conciliabules catastrophiques, des situations surréalistes, et même un Malcolm Tucker local avec le maréchal Zhukov (Jason Isaacs). On retrouve là la patte du co-scénariste Ian Martin, à ma connaissance le seul auteur de l’univers à avoir la casquette officielle de "consultant en injures" (sic !), c’était déjà son titre dans The Thick of It.

Malcolm Tucker (Peter Capaldi) dans The Thick of It, série créée par Armando Iannucci (2005-2012) : le cauchemar de tout politicien.
Malcolm Tucker (Peter Capaldi) dans The Thick of It, série créée par Armando Iannucci (2005-2012) : le cauchemar de tout politicien.

Dans La Mort de Staline, nous avons un dirigeant incapable (Malenkov) et un cabinet tellement à la ramasse qu'il provoquerait le suicide d'Olivia Pope. À l’exception de Khrouchtchev et Beria, les autres officiels ont l’air de bayer aux corneilles. En tant qu’ancien Monty Python, c’est un rôle dans lequel Michael Palin (Molotov, le vice-président du Conseil) excelle. Ces personnages sortent tout droit de Veep.

Cette dernière série nous présente le cabinet de la vice-présidente (puis présidente) Selina Meyer, rempli de bras cassés. Et encore, Meyer est pire tant son QI à 1 chiffre et son ego à 100 chiffres lui donnent la capacité de semer la désolation avant qu’on ait eu le temps de comprendre ce qui arrive.

Selina Meyer (Julia-Louis Dreyfus) dans Veep, série créée par Armando Iannucci (2012-) : le cauchemar de tout président
On le voit, Iannucci et ses collaborateurs ont la satire politique dans le sang. On ne peut que comprendre leur enthousiasme de la décapante BD française La Mort de Staline de Fabien Nury et Thierry Robin, jusqu'à l'adapter.




Un film hybride


Mais Iannucci est assez intelligent pour ne pas faire de La Mort de Staline un simple décalque (même réussi) de ses séries. Dans ses séries, ses personnages sont odieux, mais ce ne sont pas des monstres. Sauf que là, on parle des officiels de la dictature soviétique. Alors, entre deux scènes où l’on rit beaucoup, Iannucci nous fait voir des exactions, des meurtres, des descentes de police, ce qui fige le rire. Quant aux vingt dernières minutes, l’humour disparaît à peu près entièrement pour se concentrer sur la lutte finaaaaale (oui, j’ai honte) entre Beria et Khrouchtchev. Du coup, le film devient hybride.

Beria (Simon Russell Beale), Maria Youdina (Olga Kurylenko) et Khrouchtchev (Steve Buscemi) dans La Mort de Staline
Beria (Simon Russell Beale), Maria Youdina (Olga Kurylenko) et Khrouchtchev (Steve Buscemi) dans La Mort de Staline 

Si le mélange des genres est souvent fécond, mixer la farce burlesque au thriller politique ressemble à un Irish coffee fait en France : les deux ne fusionnent pas, et on a un arrière-goût dans la bouche. On applaudit pourtant l’audace du réalisateur d’avoir tenté quelque chose de différent. Si le contraste des situations est trop tranché, La Mort de Staline réussit davantage celui des personnages, monstres quand même drôles (mention à Malenkov, auquel Tambor donne une gueule d’abruti mémorable).


Petits arrangements avec la narration

Un autre problème de La Mort de Staline est qu’il expose trop d’idées, et n’en développe qu’une partie. Ainsi, plusieurs personnages restent au stade embryonnaire. Ainsi, 
on pourrait faire l’économie de la pianiste Maria Youdina (Olga Kurylenko), qui n’a aucun rôle actif, si ce n’est de McGuffin de départ. Svetlana, la fille de Staline, n’est pas mieux lotie en paranoïaque passive. Les ministres du Conseil, autres que Malenkov, Beria, et Khrouchtchev sont plutôt interchangeables. Vasily devient vite lourd par son hystérie permanente.

Vasily (Rupert Friend) dans La Mort de la Staline
Vasily (Rupert Friend) dans La Mort de la Staline

Cela cause au film quelques chutes de rythme, compensés par la réalisation très fluide de Iannucci. Il ne reprend pas la forme documentaire de The Thick of It mais conserve son intensité des mouvements de caméra et son montage clair.


De nombreuses sources d’humour


Ses réserves dites, on se fend souvent la pêche devant les moteurs comiques de La Mort de Staline. En premier lieu, la bureaucratie. La plupart des événements décrits dans le film paraîtraient excessifs s’ils n’étaient pas basés sur des faits réels. Bon, on est pas sûr que le maréchal ait eu un langage aussi châtié dans la réalité.

Did Coco Chanel take a shit on your head? La politesse selon Zhukov (Jason Isaacs)
Did Coco Chanel take a shit on your head? La politesse selon Zhukov (Jason Isaacs)

Cette obligation d’unanimité et la volonté de se plier à chaque seconde à la pensée unique du Parti sont les sources de plusieurs échanges déphasés entre ministres pantins. L’histoire du concerto rejoué en pleine nuit par Maria Youdina passerait pour un délire de scénariste si elle n’avait pas été confirmée par les mémoires du compositeur Dmitri Shostakovich.

Maria Youdina (Olga Kurylenko) dans La Mort de Staline
Maria Youdina (Olga Kurylenko) dans La Mort de Staline

Le film raccourcit les événements (qui se passent en quelques jours au lieu de dix mois) et ne prétend pas coller à la réalité (surtout avec le maréchal vulgaire). Le réalisateur a même avoué que les faits réels étaient si déments qu’il avait préféré les remplacer par une fiction moins absurde pour ne pas perdre son public.

La guéguerre entre Beria et Khrouchtchev donne aussi lieu à des coups bas assez croustillants (la scène des funérailles est le clou du film à ce titre).

Kaganovitch (Dermot Crowley), Mikoyan (Paul Whitehouse), Khrouchtchev (Steve Buscemi), et Malenkov (Jeffrey Tambor) dans La Mort de Staline
Kaganovitch (Dermot Crowley), Mikoyan (Paul Whitehouse), Khrouchtchev (Steve Buscemi), et Malenkov (Jeffrey Tambor) dans La Mort de Staline

La musique de Christopher Willis synthétise le double ton de La Mort de Staline, à la fois entraînante et effrayante. Dans la manière des œuvres de Shostakovich, expert pour faire hurler à sa musique "Je t’emmerde, Staline !" derrière les fanfares patriotiques (j’ai même reconnu une citation du thème de la toccata de sa Huitième symphonie).


Les officiels n’ont pas d’humour


En 1961, dans l’hilarant Un, deux, trois, Billy Wilder fustigeait dans une scène une déstalinisation inachevée de l’URSS, arrêtée aux portes des esprits des russes. La danse effrenée d'une secrétaire faisait tomber un portrait de Khrouchtchev qui laisse apparaître un portrait de Staline.

Extrait de Un, deux, trois de Billy Wilder (1961). Vous avez dit déstalinisation ?
Extrait de Un, deux, trois de Billy Wilder (1961). Vous avez dit déstalinisation ?


Iannucci déclare avoir eu une expérience similaire lors d’un séjour à Moscou où des hôtels affichaient sans honte des portraits de Staline.

En 2018, on a peine à le croire, mais les officiels russes restent très attachés à la mémoire de l’homme d’acier. Le film est en effet interdit en Russie car le ministère de la culture dit qu’il serait "partie d’un complot occidental pour déstabiliser la Russie et causer des émeutes dans notre société" (Russie 1 - X-Files : 0).


Un film nécessaire


Malgré une alternance trop tranchée entre comédie et drame, et plusieurs personnages sacrifiés, La Mort de Staline confirme le brio d’Armando Iannucci dans la satire politique, même si la réussite est moindre du fait de l’horreur des exactions soviétiques.

Armando Iannucci, réalisateur et co-scénariste de La Mort de Staline
Armando Iannucci, réalisateur et co-scénariste de La Mort de Staline

À l’heure où nationalismes et suprémacismes connaissent une nouvelle vogue, des films comme celui-ci rappelant le pouvoir exorcisant de l’humour face à la barbarie, ne seront pas inutiles, surtout s'ils sont réussis.


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