mardi 10 avril 2018

RED SPARROW : LAWRENCE DE RUSSIE




Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow, réalisé par Francis Lawrence (2018)




Par Marla et Clément

 
À la suite d’un incident, Dominika Egorova (Jennifer Lawrence), jeune danseuse russe du Bolchoï, voit sa carrière brisée. Pour subvenir aux besoins de sa mère malade, elle n’a pas d’autre choix que d’accepter l’offre de son oncle Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts), haut-gradé des services secrets, de devenir espionne. Peu enclin aux sentiments, il l’envoie dans une école où les aspirantes espionnes sont entraînées à user de leur séduction et de psychologie pour soutirer des secrets. Sa première cible : Nate Nash (Joël Edgerton) un espion de la CIA, à qui elle doit arracher le nom de sa source au sein des services secrets russes.


Une version plus dure des espionnes glamour


Les fictions d’espionnage se divisent en deux catégories : celles qui sont fantasmées, et celles plus réalistes. Quand on sait que Jason Matthews, auteur du roman original, est un ancien de la CIA, il n’y a pas de surprise : Red Sparrow est dépouillé de tout glamour, de toute scène d’action bien fun. On pense beaucoup à Nikita de Luc Besson dont Red Sparrow reprend la photographie bien grise, quelques scènes, comme le recrutement plutôt forcé de l’héroïne, ou la discussion au restaurant, et surtout une ambiance très sombre. Tout comme Nikita, Dominika est une anti-héroïne.



Anne Parillaud dans Nikita de Luc Besson (1990)
Anne Parillaud dans Nikita de Luc Besson (1990)


Mais le film de Besson était un mix malin entre ambiance glaciale originale et retour à des codes issus de l’espionnage plus fantasmé (scènes d’action trépidantes et jubilatoires, moments de répit, injection habile de sentimental…). Red Sparrow frappe au contraire par son nihilisme absolu, il est l’antithèse de son jumeau coloré (et bien plus fade) Atomic Blonde. L’habileté du scénariste Justin Haythe, c’est de reprendre les clichés du genre, et les passer à une centrifugeuse sordide.

Tout d’abord, le glamour : Jennifer Lawrence, comédienne dont le sex-appeal n’est plus à prouver, est constamment érotisée tout le long du film, comme peuvent l’être les James Bond girls ou les nanars d’espionnage du calibre d’Agence Acapulco (sorte d’Alerte à Malibu chez les espions). Mais Red Sparrow ne provoque aucune excitation légitime passées les trompeuses premières scènes et la spectaculaire robe rouge de l'actrice.




Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow, réalisé par Francis Lawrence (2018)
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow, réalisé par Francis Lawrence (2018)



Les scènes d’amour traditionnelles sont remplacées par des tentatives de viols, voire des viols tout court. Objet de désir encerclée par des hommes lubriques, le sang-froid et la prise de contrôle de la rebelle Dominika pour se jouer d’eux donnent lieu à des scènes remarquables de suspense et d’humour noir (on notera une mémorable scène de psychologie inversée où elle rend impuissant un confrère qui essayait de la violer). Les autres scènes qui devraient magnifier son sex-appeal (à la piscine par exemple), sont éclairées et jouées d’une telle manière qu’elles provoquent plus le malaise que l’émoustillement.


Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow


En cela, Jennifer Lawrence comme son personnage se font les avocates pour une représentation du corps féminin réappropriée par les femmes, et non plus alourdi par le « male gaze ». Par sa volonté de contrôler son corps et chaque situation, et à se friter aux hommes en cas de besoin, Jennifer Lawrence compose une figure féministe. D’une manière similaire à son précédent rôle de Hunger Games, où elle jouait déjà sous la direction du réalisateur Francis Lawrence.

Érotisation mais non sexualisation. L’ambiance sexuelle pervertie de Red Sparrow a comme des échos du controversé Elle réalisé par Paul Verhoeven, où l’on retrouve la violence graphique des viols et une héroïne au cœur de glace.

Les émotions au musée


Red Sparrow fait également penser à la série The Americans (également créée par un ancien de la CIA), où les émotions sont interdites, la vie privée touchante par son amertume foncière, et son anti-manichéisme issu des romans de John Le Carré – qui renvoyait dos à dos l’amoralisme des deux camps de la guerre froide, et de tous les pays du monde en général. Pourtant, bien des films et séries d’espionnage relâchent la pression et introduisent des scènes plus détendues. Red Sparrow ne fait rien de cela.


Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) et Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) et Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow


Ce sont 2h20 de suspense implacable, où les sentiments sont tus. Il n’y a aucune scène ou personnage chaleureux, tout n’est que trahison, humiliation, viol, et violence. La seule vraie scène d’action, en fin de film, ressemble davantage à la fameuse scène des bains des Promesses de l’ombre de David Cronenberg (l’une des plus éprouvantes de l’histoire du cinéma, à n’en pas douter), que des chorégraphies fun habituellement de mises. La mise en scène sobre, sèche comme du Don Siegel, évite la dérive vers la complaisance. Les pics de violence sont rares, mais leur effet graphique, d’une sauvagerie inouïe, n’en sont que plus forts quand ils surviennent.

Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) dans Red Sparrow

Les personnages sont sans émotion, mais pas sans sensibilité. C’est d’ailleurs ce distinguo qui fait de Red Sparrow un film très émouvant. La relation compliquée entre Dominika et Nate n’est faite que d’élans tués dans l’œuf. L’absence de scrupules du terrible Egorov (Le minéral Schoenaerts est impressionnant, et n’est pas sans évoquer un clone de Vladimir Poutine) est nuancée par une affection sincère pour sa nièce, mais qu’il étouffe toujours pour faire passer son devoir avant tout.

Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) dans Red Sparrow
Ivan Egorov (Matthias Schoenaerts) dans Red Sparrow


Le personnage de Stéphanie Boucher, joué par Mary Louise Parker, secrétaire manipulée, alcoolique, qui n’a pas d’argent pour élever sa fille - la prochaine fois, elle pensera à se lancer dans le trafic de cannabis - est un autre exemple de ces personnages déchirés derrière une carapace (cynique pour Boucher). Finalement, on compatit avec eux, sauf pour certains irrécupérables.

Stéphanie Boucher (Mary-Louise Parker) dans Red Sparrow

Une revisitation des codes de l’espionnite


Le scénario à première vue n’invente rien dans le genre : on retrouve les thèmes de l’agent double, des rendez-vous secrets, des influences politiques, des infiltrations, de la course contre la montre, du chantage, des twists… Mais Red Sparrow les extrait de leurs cadres habituels pour les placer dans d’autres au moins originaux. Il est étonnant que les deux seuls personnages qui ne se mentent à peu près jamais sont Dominika et Nate, qui jouent cartes sur table dès leur deuxième confrontation, alors qu’ils sont dans des camps opposés.


Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow


Les motivations de la taupe des services secrets russes ne sont pas originales, mais leurs conséquences expliquent l’acte final de Dominika, bien moins attendu. Notre héroïne a bien un apprentissage à une école d’espionnage, mais les techniques de combat et autres arsenaux des parfaits petits espion.ne.s, sont remplacé par des cours sur la psyché sexuelle et… sa mise en pratique (il va de soi que l’École n’a que faire du consentement de ses étudiant.e.s). Le tout dirigé par une Charlotte Rampling aussi, si ce n’est plus, dure que le Bob de Nikita.


Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Matron (Charlotte Rampling) dans Red Sparrow
Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) et Matron (Charlotte Rampling) dans Red Sparrow

Comme dans John Le Carré, grand réformateur du roman d’espionnage, il n’y a pas de réconfort moral dans Red Sparrow : chaque personnage ne s’échappe d’une prison que pour entrer dans une autre (le final est éloquent là-dessus). Il n’y a plus de Bien et de Mal, il n’y a que des jeux de pouvoir, et le sacrifice du bonheur personnel pour le devoir, parfois même un devoir que l’on s’est imposé tout seul.

Les rares regrets du film consistent en  une vision très idéalisée de la CIA et de l’Amérique qui ont toute notre sympathie comparés aux méchants russes. Il est dommage que Red Sparrow n’ait pas davantage brouillé les frontières morales entre les deux puissances comme dans The Americans où les auteurs nous forcent à prendre en sympathie les deux camps.
Comparé à ses partenaires, dont l'immense Jeremy Irons, Joel Edgerton est loin d'être mémorable, assez fade dans ce théâtre d’ombres.

Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow
Nate Nash (Joel Edgerton) dans Red Sparrow


Un thriller éprouvant mais étincelant


Par son art de détourner tous les codes du film d’espionnage pop-corn en une inexorable tragédie grecque glaciale et sans rédemption, Red Sparrow est un magnifique thriller d’espionnage.




Francis Lawrence, réalisateur de Red Sparrow (2018)
Francis Lawrence, réalisateur du film


Courageux dans sa noirceur absolue, trépidant par son suspense sans temps mort, et porté à bout de bras par une Jennifer Lawrence totalement fusionnelle avec son personnage difficile. On en ressort le corps cloué au fauteuil, épuisé par sa violence, sanguinaire ou psychologique. On le recommande chaudement, mais avec un avertissement : âmes sensibles s’abstenir ! 



Un avis, une réaction ? Dites-le commentaire

Ça peut vous plaire :