lundi 21 mai 2018

DEADPOOL 2 : VIVRE POUR SURVIVRE


Deadpool (Ryan Reynolds) dans Deadpool 2 réalisé par David Leitch (2018)







Par Clément


L'Enfant sauvage


La tragédie s'abat sur Wade Wilson, alias Deadpool (Ryan Reynolds), super-héros indestructible et totalement cramé du bulbe. Enrôlé comme stagiaire chez les X-Men pour surmonter son chagrin, Deadpool est amené à gérer une négociation avec Russell, alias Firefist (Julian Dennison), un jeune enfant mutant victime de mauvais traitements de la part du directeur sadique de son orphelinat (Eddie Marsan). Russell est en effet en train de péter un câble. Deadpool fait dégénérer la négociation et il est fait prisonnier avec Russell dans une prison de haute sécurité où on leur met des colliers pour annihiler leurs pouvoirs.


Russell alias Firefist (Julian Dennison) dans Deadpool 2, réalisé par David Leitch (2018)
Russell alias Firefist (Julian Dennison) dans Deadpool 2, réalisé par David Leitch (2018)

C'est alors que Cable (Josh Brolin), autre super-héros pas content, revient du futur, il est là pour tuer John Connor, euh pardon Russell, qui va virer psycho dans le futur. Libéré, Deadpool recrute la X-Force, une galerie de super-héros désœuvrés pour affronter à la fois Russell et Cable, dont fait partie Domino (Zazie Beetz) qui a le superpouvoir de bénéficier de coups de chance totalement improbables. Deadpool espère par ce travail oublier son chagrin.


Vous avez dit méta ?


Dans une oeuvre littéraire ou audiovisuelle, la question du méta-récit se pose souvent. L'oeuvre qui s'inscrit dans un ou plusieurs genres peut avoir l'ambition de questionner les codes de ces genres. Ainsi, le lecteur/spectateur est confronté à une réflexion sur son statut, celui des auteur.e.s, sur l'oeuvre qu'il est en train de consommer. C'est le méta-récit.


On peut par exemple casser le quatrième mur, c'est-à-dire s'adresser directement (en paroles ou en actes) au public en suspendant temporairement la fiction ; ou de manière plus virtuose, en intégrant le lecteur à la fiction. Au cinéma, le quatrième mur brisé se retrouve dès le cinéma muet, notamment avec le fameux plan final du Vol du grand rapide où un bandit pointe son révolver face à la caméra face au spectateur, et tire, comme pour sortir le spectateur de sa position de voyeur (effet repris dans l'ultime plan du finale de la saison 3 de Breaking Bad).


Justus D. Barnes tire sur le spectateur à la fin du Vol du grand rapide, réalisé par Edwin S. Porter et Wallace McCutcheon (1903)
Justus D. Barnes tire sur le spectateur à la fin du Vol du grand rapide, réalisé par Edwin S. Porter et Wallace McCutcheon (1903)

Mais bien d'hommes et de femmes de lettres réfléchissent à d'autres moyens plus sophistiqués. Ainsi, l'idée d'un personnage qui sait qu'il est un personnage, qui vit ses aventures en ne perdant jamais qu'il navigue dans des péripéties et les codes éprouvés d'un genre, qui en interroge la pertinence, est une arme redoutable entre les mains de scénaristes habiles. Dan Harmon, sans doute l'un des meilleurs maîtres du méta-récit contemporain, a livré deux exemples récents avec le Abed de Community, et le Rick de Rick et Morty.


Abed (Danny Pudi) dans Community, série créée par Dan Harmon (2009-2015)
Abed (Danny Pudi) dans Community, série créée par Dan Harmon (2009-2015)



Deadpool : acteur et critique à la fois

Dans le Marvel Cinematic Universe, cette place est dévolue à Deadpool. Créé par Rob Liefeld et Fabian Nicieza, c'est le super-héros le plus givré de l'histoire des comics américains (à égalité avec le trop méconnu The Tick). Deadpool a un cerveau perpétuellement en roue libre, ce qui le rend instable, dangereux, sanglant (le gore juteux est toujours de la partie), et amateur d'humour noir, scato, débile, burlesque. Surtout, il sait qu'il est un personnage, qui vit dans un univers créé de toutes pièces. Aussi, les aventures de Deadpool sont en même temps des aventures de super-héros, et leur propre parodie.



Deadpool, cela fait combien de temps ? Depuis le tome 16. Le quatrième mur prend cher avec Deadpool.
Deadpool, cela fait combien de temps ? Depuis le tome 16. Le quatrième mur prend cher avec Deadpool.

Deadpool 2 est présenté par son héros comme un film familial. Effectivement, on trouve un enfant à sauver, un héros très attaché à son couple avec Vanessa (Morena Baccarin, toujours somptueuse), une exaltation des valeurs de la famille, celle que forment les amis, l'alliance entre deux ennemis face à un mal plus grand, une morale rassurante... oui, le film coche les cases du film familial, mais c'est mieux pour les ventiler façon puzzle. Les scénaristes Rhett Reese et Paul Wernick l'ont bien compris et s'en donnent à cœur joie. A cette échelle, les peu moralistes Gardiens de la Galaxie sont les seuls chez Marvel à revendiquer ce côté sale gosse.

Les autres gosses mal élevés de Marvel : les Gardiens de la Galaxie
Les autres gosses mal élevés de Marvel : les Gardiens de la Galaxie


J'avais été un peu déçu par le premier Deadpool, car le côté déjanté du personnage me semblait être plaqué maladroitement sur un scénario banal : le genre super-héroïque se voyait à peine égratigné, tandis que les personnages étaient tous autant de fantômes derrière le héros. Mais qu'en est-il donc de Deadpool 2 ?


Ça commençait mal


Le premier acte de Deadpool 2 m'a laissé sur ma faim, car j'y voyais tous les défauts du premier film. Passons sur la relative édulcoration du héros par rapport aux comics (disparition de sa schizophrénie, hétéronormativité d'un personnage pansexuel...), plus ou moins indispensable à Hollywood. On retrouve une certaine paresse des scénaristes sur l'originalité du sujet (Deadpool 1 : Deadpool veut se venger et tuer tout le monde ; Deadpool 2 : Cable et Russell veulent se venger et tuer tout le monde), 
action sacrifiée uniquement pour filmer notre héros sous toutes les coutures, choix narratifs discutables (Vanessa exclue de l'action).


Vanessa Carlysle alias Copycat (Morena Baccarin) dans Deadpool 2, réalisé par David Leitch (2018)
Vanessa Carlysle alias Copycat (Morena Baccarin) dans Deadpool 2

On trouve en effet chez les films Deadpool une tendance à s'auto-congratuler, et se reposer sur sa couronne de lauriers "je suis anticonformiste, bitch !" Même le quatrième mur cher à Deadpool, si drôle soit-il, demeure un ornement, il n'a pas l'impertinence d'un Dan Harmon, ou d'un Kurt Vonnegut. Ces défauts sont accentués dans Deadpool 2 car le premier film avait au moins l'excuse de présenter un super-héros qui n'est pas le plus connu du grand public, et de se plier à l'exercice fastidieux de l'Origins Story. Les X-Men reviennent faire de la figuration sinistre (le couple lesbien Negasonic-Yukio se contente de faire acte de présence).

Shiori Kutsuna (Yukio) et Brianna Hildebrand (Negasonic Teenage Warhead) dans Deadpool 2
Shiori Kutsuna (Yukio) et Brianna Hildebrand (Negasonic Teenage Warhead) dans Deadpool 2


Une fois que l'on a dit ça, il est temps de passer à la plus grande réussite de Deadpool 2 : un humour dynamitant les codes du genre en profondeur.


Un humour enfin transgressif


A partir du 2e acte, Deadpool 2 bascule soudain : les codes et le ton de chaque scène à venir (baston, émotion, suspense...) vont être balayés par un humour tornade, typique d'un méta-récit ironique. Si on a souvent critiqué le MCU pour son recours à un humour gentillet venant désamorcer l'intérêt de leurs films (Thor Ragnarok a pris cher), l'humour permanent de Deadpool 2 est au contraire bien inséré dans la trame. Chaque péripétie se voit réarrangée pour le meilleur et pour le fun. La recette de Deadpool 2 est simple : chaque scène va aller d'un point A à un point B pré-identifiés d'avance, sauf que le chemin qui y va, est lui totalement délirant !



Deadpool (Ryan Reynolds) dans Deadpool 2
Deadpool (Ryan Reynolds) dans Deadpool 2


Comme exemples : le sacrifice normalement progressif d'une équipe partant au combat est expédié en une scène alignant les morts stupides à la Dead Like Me, la réunion des héros au début du 3e acte voit sa solennité joyeusement sabotée par un gag débile qui s'étire juste comme il faut, le super-pouvoir de Domino permet aux auteurs d'enchaîner les raccourcis scénaristiques et autres coïncidences énormes sans être taxé de paresse. La chance de Domino rivalise sans peine avec le Générateur d'Improbabilités de H2G2, le Guide du Voyageur Galactique (Domino à bord du Cœur en Or ferait basculer la Voie Lactée dans une autre dimension).

Domino (Zazie Beetz) dans Deadpool 2
Domino (Zazie Beetz) dans Deadpool 2


Même la grande baston finale est mitraillée par une chorégraphie aussi haletante que rigolote. Toutes ces transgressions servent de méta-récit au genre super-héroïque, plus grand que la vie, mais à l'esprit souvent binaire et grandiloquent. La tornade d'humour s'amuse, mais sérieusement, des conventions du genre.


Plus drôle que le premier

Le plus extraordinaire tient en le prodigieux crescendo d'humour de Deadpool 2. Plus le film avance, plus les gags s'accélèrent, dans une mécanique impeccable. Les auteurs n'oublient pas de monter les enjeux à la même vitesse, faisant du 2e et 3e acte de Deadpool 2 une formidable comédie d'action qui casse tous les codes du film d'action. La scène du camion, filmée magistralement par un David Leitch qui renouvelle les exploits visuels d'Atomic Blonde (dont la réalisation était le seul point fort de ce film sans âme), est le clou du film par son adrénaline pure, et ses 15 gags à la minute. Le film est bien plus fou que le premier opus.



Deadpool (Ryan Reynolds) dans une situation qui ne pouvait arriver qu'à lui dans Deadpool 2
Deadpool (Ryan Reynolds) dans une situation qui ne pouvait arriver qu'à lui dans Deadpool 2


Le film trouve une double apothéose finale, qui achève de subordonner la narration à l'humour. La mort d'un personnage voit son l'émotion passée à la presse hydraulique. Surtout, les ultimes scènes post-génériques se payent une audace à la Dallas avec une audace narrative du même calibre, avant un ultime plan qui entre directement dans le top 5 des scènes d'autodérision les plus réussies du cinéma (je ne pouvais plus respirer tant j'avais les côtes serrées).

Le petit budget du premier Deadpool avait pénalisé le film, Tim Miller ne pouvait cacher malgré ses efforts une certaine indigence (surtout dans les décors tristes de la scène finale). Grâce à un budget gonflé et la maîtrise d'un réalisateur plus rompu à l'exercice, Deadpool 2 masque une production moins fastueuse que celle des autres super-héros. On a du grand spectacle comme on aime.



Cable (Josh Brolin) et Deadpool (Ryan Reynolds) ont une légère divergence d'opinion dans Deadpool 2
Cable (Josh Brolin) et Deadpool (Ryan Reynolds) ont une légère divergence d'opinion dans Deadpool 2


Ryan Reynolds survolté


L'atout maître du premier film, Deadpool lui-même, est employé comme il se doit : c'est à dire non-stop. Deadpool est comme le monstre de Frankenstein de la pop culture : référencé en permanence, mais pervertissant sans cesse ces clins d'oeil à seule fin de les désacraliser. Deadpool ne crache pas sur la pop culture, mais sa conscience méta fait qu'il a le recul pour s'en moquer, surtout de la "concurrence" - cela est net dès la toute première image du film. Il multiplie les massacres gores sur des chansons décalées - on n'écoute plus 9 to 5 de Dolly Parton de la même façon - se paye la tête des scénaristes eux-mêmes, et s'amuse plusieurs fois avec le quatrième mur, prétexte à des commentaires ironiques sur l'action en cours (la vanne sur DC est irrésistible).



Deadpool et la X-Force dans Deadpool 2. Leur dicton : Protéger et faire rire. Le "Protéger" est optionnel
Deadpool et la X-Force dans Deadpool 2. Leur dicton : Protéger et faire rire. Le "Protéger" est optionnel

Deadpool n'est jamais aussi enthousiasmant que lorsqu'il donne libre cours à son humour cramé et vert. Le one-man-show du premier film continue, avec en prime une plus grande attention accordée aux seconds rôles, notamment la tonique Domino (et son actrice irrésistible) et le minéral Cable (le monolithique Josh Brolin apporte un humour pince-sans-rire en contrepoint au loufoque de Deadpool).

Le Terminator local : Cable (Josh Brolin) dans Deadpool 2
Le Terminator local : Cable (Josh Brolin) dans Deadpool 2


Reynolds se démultiplie, que ce soit en participant directement à l'écriture (il est crédité comme scénariste à part entière dans ce deuxième volet, ce qui n'était pas le cas du premier), ou par la promotion tapageuse et permanente de "son" film qu'il porte à bout de bras - les promo sur les réseaux sociaux ont été épiques. On sent que l'acteur a trouvé le rôle de sa vie, ce rôle qu'il n'a pas cessé de pousser au cinéma depuis des années, un rôle si régalant à faire. Deadpool est certes souvent sous son masque, mais Reynolds maîtrise à un tel point les modulations de sa voix, et ses expressions corporelles, toujours en surtension, que l'acteur n'en accomplit pas moins une fantastique partition.

Ryan Reynolds, interprète de Deadpool
Ryan Reynolds, interprète de Deadpool


Mais il serait injuste de cantonner Deadpool au rigolard de service, car Deadpool 2 nous offre une nouvelle facette de sa personnalité, plus sombre, plus proche des comics. Son instinct de mort, ses pulsions d'autodestruction, sont bien présentes, ce qui rend les scènes avec Vanessa émouvantes. Ces scènes, où Reynolds joue sans masque ni maquillage, humanisent un personnage plus déchiré qu'il y croirait.


Tout n'est que farce


S'il charrie encore quelques défauts du premier film, avec un récit très conventionnel sur le fond, en dissonance avec un héros aussi méta, Deadpool 2 se rattrape totalement sur la forme. L'humour ne cesse d'enfler jusqu'à la fin, faisant déraper dans le burlesque chaque scène qui tente de se prendre au sérieux.



David Leitch, réalisateur de Deadpool 2
David Leitch, réalisateur de Deadpool 2

L'imprévisibilité de chaque scène rend le film constamment surprenant et hilarant, malgré un premier acte moins fou. Encore meilleur que le premier, Deadpool 2 est un cocktail de fun et d'action trépidante à recommander chaudement, tout en étant une critique maligne des films familiaux et super-héroïques.


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