jeudi 2 août 2018

HAPPINESS ROAD : PARTIR UN JOUR…


Lin Shu-Chi dans Happiness Road de Hsin Yin Sung (2018)




Par Clément



Sous ses dehors de modeste film d’animation taïwanais, Happiness Road est une œuvre ambitieuse : elle tâche de saisir l’universel à travers l’existence d’une femme ordinaire. Lin Shu-Chi a la quarantaine. Née dans une famille d’ouvriers de Taïwan émigrés en Chine, sur Happiness Road, cette rédactrice est partie à 26 ans pour les États-Unis, où elle a rencontré son mari. En apprenant le décès de sa grand-mère, Lin, en instance de divorce, revient à Happiness Road. Elle se remémore toute son existence en arpentant les lieux de sa jeunesse, rencontrant d’anciens amis, et doit tirer le bilan de sa vie. 


Une narration explosive


Dès les premières minutes de Happiness Road, tourbillon de scènes temporellement déconstruites, la scénariste et réalisatrice Hsin Yin Sung joue en virtuose de tous les niveaux de narration. Nous sommes plongés directement dans la tête de Lin, qui va nous raconter son histoire sur un mode proche du courant de conscience : les sauts temporels, flashbacks en cascade, retours à la réalité et embardées dans l’imaginaire... sans transition entre les scènes. 




Lin et sa mère dans Happiness Road de Hsin Yin Sung (2018)
Lin et sa mère dans Happiness Road de Hsin Yin Sung (2018)

Le côté explosif de la narration vient aussi du dynamisme des personnages. Hauts en couleur, ils impriment une vitalité, une énergie presque primitive dans leurs paroles et leurs actes. 




La classe de Lin dans Happiness Road
La classe de Lin dans Happiness Road


Le volume sonore de Happiness Road est souvent élevé, aigu, dû à la fébrilité de la jeunesse. Tous ces procédés marchent en symbiose malgré les sauts temporels. Cela explique pourquoi Happiness Road, qui n’est pas autre chose que la vie d’une femme ordinaire, nous touche autant.



Les 400 coups


Dans Angela, 15 ans, série des années 90, j’avais été stupéfié par la précision quasi maniaque de la série à retranscrire ce qu’est l’adolescence, mais aussi son portrait fin et réaliste de l’âge adulte via les parents de l’héroïne. Happiness Road parvient à accomplir un similaire exploit. D'abord l’enfance se voit décrite avec un sens de l’observation et d’empathie étonnants (Hsin Yin Sung fut journaliste, donc une observatrice du monde, avant d’être cinéaste). Le film est aussi pertinent sur l'âge adulte, via les parents de Lin.




Lin dit au revoir à ses parents dans Happiness Road
Lin dit au revoir à ses parents dans Happiness Road

Le décalage entre la joie de l’enfance et la désillusion de l’adulte est un procédé qui existe depuis longtemps, mais par l’implication du spectateur, ce procédé paraît neuf. Happiness Road fait ainsi penser à Dans un recoin de ce monde, chronique d’une famille en temps de guerre sous les yeux de Suzu, une adolescente dont le regard perd de son innocence alors que les années passent.


Suzu, héroïne de Dans un recoin de ce monde, de Sunao Katabuchi (2017)
Suzu, héroïne de Dans un recoin de ce monde, de Sunao Katabuchi (2017)

Nourrie de légendes connues, Lin rêve du Prince Charmant, mais y ajoute son décalage. Mais les séquences imaginaires sont aussi utilisées comme une défense face au monde. 


Avec l’arrière-fond d’un pays luttant pour sortir de la dictature, et le recours aux histoires pour traverser une existence effroyable, Happiness Road rappelle le récent Parvana, où une légende afghane rythme le combat d’une petite fille pour libérer son père d’une prison politique.


L'héroïne du film éponyme : Parvana, une enfance en Afghanistan, réalisé par Nora Thomey (2018)
L'héroïne du film éponyme : Parvana, une enfance en Afghanistan, réalisé par Nora Thomey (2018) 

Comme dans Persepolis de Marjane Satrapi (que la réalisatrice connaît bien), c’est la grand-mère un peu rebelle de Happiness Road qui est la voix de la sagesse, et qui va guider sa petite-fille.



Lin et sa grand-mère dans Happiness Road
Lin et sa grand-mère dans Happiness Road
Tout sonne juste dans l’enfance de Lin. L'amitié entre Lin et Betty en particulier. 


Le tombeau des rêves


Durant Happiness Road, m’est revenu une citation de Gustav Mahler :



"L'homme mûr peut-il, sans en éprouver nulle honte, retrouver la bienheureuse candeur, le bonheur perdu de son enfance ?"

Hsin Yin Sung a tout compris de cette crise qui frappe les jeunes hommes et femmes (c'était le thème les grandes séries américaines telles Friends et How I met your mother). 


Lin et ses amis, dont la métisse Betty, dans Happiness Road
Lin et ses amis, dont la métisse Betty, dans Happiness Road

Le croisement entre une animation typique des films pour enfants et la thématique résolument adulte est sans doute la raison du demi-succès du film, à Taïwan comme à l’étranger.


Une histoire sans frontières



Hsin Yin Sung narre son film au rythme de tropes qui ne sont pas propres à la culture taïwanaise. 

Le fantôme de la grand-mère veillant sur Lin n’est pas sans rappeler Volver de Pedro Almodóvar. 



Penélope Cruz, Carmen Maura, et Lola Dueñas dans Volver, de Pedro Almodovár (2006)
Penélope Cruz, Carmen Maura, et Lola Dueñas dans Volver, de Pedro Almodóvar (2006)


Happiness Road, entre anglais et taïwanais, est accessible à tous. 

Certes, Happiness Road n’est pas sans défauts, il est très long, se répète parfois dans sa démonstration. Il laisse sur sa faim à force d’ellipses. Son manque d’enjeu fait qu’on peine parfois à s’investir, car rien ne menace l’héroïne. Les personnages secondaires sont peu exploités, y compris la belle Betty.


Hsin Yin Sung, scénariste et réalisatrice de Happiness Road
Hsin Yin Sung, scénariste et réalisatrice de Happiness Road


Hsin Yin Sung a réussi son pari : avec un personnage du quotidien, elle nous livre un regard plein d’affection triste sur l'enfance. On en ressort avec un sain vague à l’âme, qui nous invite à nous débarrasser de nos doutes. 

Ce n’est pas un sentiment fréquent au cinéma, et c’est le mérite de Happiness Road. 



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