samedi 17 novembre 2018

LES CHATOUILLES : L'AMI DE LA FAMILLE





A regarder l’affiche des Chatouilles, on croit à un feel-good movie, solaire dans tous les sens du terme. On y voit un homme, souriant, plutôt bien de sa personne, s’amuser avec une petite fille dans une piscine. Mais une piscine, au cinéma et dans les séries, invite à regarder sous la surface. Jeanne Herry, quand elle parle de son film Elle l’adore, indique que le titre, ouvertement joyeux, était là pour attirer les spectateurs en salle, qui ne s’attendaient pas à une comédie noire.

Pour Les Chatouilles, il y a le titre, aussi. Naïvement, je l’ai pris au sens littéral. Les chatouilles, c’est drôle, c’est sympa.

Pour Odette, héroïne du film, les chatouilles ont un tout autre sens. C’est Gilbert, ami de la famille, qui aime un peu trop les petites filles et les "chatouiller". Sauf que ses "chatouilles" sont des attouchements impardonnables. qui le mènent jusqu’au viol, et Odette en sera traumatisée pour longtemps.


Des acteurs au cordeau


Gilbert est beau mec. Le choix de Pierre Deladonchamps, déjà splendide dans la série Trepalium sur Arte, s’avère judicieux. On est loin de l’oncle dégueu que l’on imagine habituellement quand on pense « pédophile. »






J’ai découvert l’affiche des Chatouilles avant de voir la bande-annonce, trompeuse elle aussi sur le film. Avec le travail d'Andréa Bescond et Eric Métayer, ne vous attendez pas au téléfilm de France 2, vaguement triste mais qui finit bien. Ils offrent une vraie proposition de cinéma. On n’avait jamais parlé des violences sexuelles, 
notamment sur les enfants, de cette manière. Avec son sujet casse-gueule traité avec brio, Andréa Bescond signe ici son premier film. Elle y raconte sa propre histoire.

Elle montre son rapport à la danse, qui devient l’instrument de la réappropriation de son corps. Illustration du corps meurtri et de sa libération, la danse illumine le film et présente également l’un de ses thèmes : l’impossibilité de la communication. Avec le prof de danse, d'abord, qui voit dans la prestation d’Odette une métaphore de la Shoah, sans laisser à l'intéressée le temps d'exprimer son ressenti. La communication impossible est surtout celle de la fille avec sa mère, brillamment incarnée par Karine Viard. 





Elle est terrible et vraie, cette mère plus inquiète du qu’en-dira-t-on que du bien-être de sa fille. De l’incapacité de voir ("On ne pouvait pas se douter") au refus de voir, le film présente en finesse les réactions opposées des deux parents. Clovis Corvillac, hélas, est un peu en-dessous du côté du jeu.


Une mise en scène inventive 



Eh bien voilà le bijou français du moment, inventif dans sa mise en scène. Oubliez les champs-contrechamps en plan serré des téléfilms et leur triste lumière. Ici, l'image est assurée par Pierre Aïm, l'un des meilleurs chefs opérateurs français. Oubliez également les flashbacks lourdauds en noir et blanc : les séances de psy qui mêlent passé et présent sont formidables. 
Mention spéciale pour la scène où Noureev vient consoler Odette des murs noirs de sa chambre. 




La psy elle-même se trouve davantage gênée que la patiente devant une histoire si douloureuse mais si bien racontée. La psy est incarnée par Carole Franck, qui choisit décidément bien ses films (Le Nom des gens et Nous Trois ou rien, entre autres.) 

Bravo également à Cyrille Mairesse, criante de vérité en enfant abusée.





La psy et les amis d’Odette permettent sa reconstruction, car c’est bien le cœur des Chatouilles : grandir, reconnaître le traumatisme et s’en libérer, retrouver la petite fille en soi pour faire la paix avec elle.


Bouleversant mais parsemé d'humour, très bien vu sur les familles dysfonctionnelles et la question de la résilience, Les Chatouilles est un film superbe, d'utilité publique.

On ne dira jamais suffisamment merci à Andréa Bescond.


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